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LES LIMITES DE LA CONSCIENCE



En 1619, dans une lettre a Gábor Bethlen, le mémorialiste sabbataire Tamás Borsos affirme que la conscience ne peut subsister sans l’homme vivant, son support.

Il évoque dans sa lettre certaines places fortes que les Turcs réclamaient a Gábor Bethlen et, qu’en cas de refus, ils étaient prets a assiéger. Or « aucun souverain hongrois n’a jamais cédé de lui-meme une place forte aux Turcs » (Histoire de la Transylvanie, tome 2, p. 643)

La Diete vota l’abandon de la forteresse de Lippa au Sultan. « En cédant Lippa, nous sauvons notre patrie, nous-memes, nos femmes et nos enfants » déclara-t-elle. C’était sans compter avec l’état d’esprit des habitants, qui, en bons Chrétiens, étaient décidés a combattre jusqu’a leur dernier souffle pour leur foi et pour leur conscience. Soutenue par la noblesse de la région, la garnison refusa de quitter le fort.

Devant le refus de ses généraux, Gábor Bethlen, le plus grand et le plus efficace des princes de Transylvanie, décida d’entreprendre lui-meme le siege de Lippa. En juin 1616, il fit évacuer la forteresse et la livra au Pacha de Temesvár.

Pour les historiens, il s’agit la de l’épisode le plus sombre de l’histoire de la Transylvanie. Si Bethlen était mort en 1616, il passerait aujourd’hui pour un des personnages les plus abjects du passé. Pensez donc : un prince chrétien qui assiege une forteresse défendue par son propre peuple !

Mais, en décidant d’agir ainsi, Gábor Bethlen, le plus lucide et le plus remarquable des chefs d’armée de son époque, avait la conscience tranquille. Et la lettre de Borsos montre qu’il n’était pas seul a etre dans ce cas. En évitant l’invasion de son pays par les Turcs, Bethlen sauva de nombreuses vies humaines. Plus tard, il établit les défenseurs de la forteresse a Vaja, en tant qu’haidouks libres.

Sous son regne, la principauté connut la sécurité et une prospérité sans précédent.



Citoyen de Marosvásárhely, sabbataire et diplomate (il représentait la Transylvanie aupres de la Sublime Porte), Tamás Borsos, conseiller avisé du prince pour les questions délicates, eut souvent a affronter sa propre conscience. On peut se demander, par exemple, dans quel état d’esprit il signa la lettre que nous allons reproduire ci-dessous.

Dans ses Mémoires, Ferenc Szabó Nagy relate qu’en 1595, au moment ou, aidé par une armée internationale, le prince Zsigmond Báthori entra en Valachie pour combattre les Turcs, les sabbataires de Marosvásárhely, surs de la victoire de Sinan Pacha et, dans la foulée, de l’invasion de la Transylvanie par l’armée ottomane, adresserent la supplique suivante au Pacha de Buda : « Puissant Pacha ! Que le Dieu unique bénisse votre Altesse, l’invincible Sultan et tous les Musulmans ! Nous, pauvres gens de Marosvásárhely, en Transylvanie, qui ne mangeons jamais la chair du porc, ni d’aucun animal impur, qui croyons en un seul Dieu – et pas en trois –, nous avons compris que notre Dieu unique allait nous priver de notre pays et livrer les Hongrois au puissant Sultan et aux Turcs. C’est pourquoi nous implorons le puissant Pacha de se montrer indulgent a notre égard le jour ou les vaillants soldats du puissant Sultan occuperont notre ville. Ce jour-la, nous marquerons nos maisons de façon bien visible afin que les vaillants soldats du puissant Sultan puissent les reconnaître et les épargner. Le Dieu tout-puissant récompensera le puissant et invincible Sultan et toute la nation musulmane en les comblant de Ses bienfaits. Fait a Marosvásárhely, en Transylvanie, le 15 juillet 1595. Signés par de pauvres et misérables esclaves qui veulent du bien au puissant Pacha et a toute la nation turque. Tamás Borsos, m.p. ; Gáspár Szabó, m.p., Menyhért Szabó, m.p., Miklós Eötvös, m.p., Péter Eötvös, m.p.

Originaires de Makó, les deux derniers signataires voulurent charger un citoyen de cette ville de remettre cette missive au Pacha de Temesvár, afin qu’il la fasse parvenir au Grand Vizir de Buda. Cependant, leur émissaire fut arreté sur la route et la lettre, interceptée, fut aussitôt remise au prince Sigismond Báthori. »


Selon Ferenc Nagy Szabó, le prince accueillit cette lettre avec de grands éclats de rire, mais fit aussitôt arreter les « traîtres » et ordonna leur emprisonnement dans la forteresse de Görgény. Tamás Borsos fut conduit a Gyulafehérvár. Les événements se précipitant, son cas fut oublié. Un jour, il faussa compagnie a ses gardiens et « disparut dans la nature ».

La lettre de Tamás Borsos et de ses compagnons n’a rien d’édifiant : ils utilisent leur religion pour solliciter un traitement de faveur. Mais je ne les qualifierais pas pour autant de traîtres. Craignant le désastre, ils cherchent simplement a sauver leur vie. Certes, l’égoisme et le cri de détresse de ces hommes acculés au pied du mur ne témoignent pas d’une grande élévation morale.

A écouter sa conscience, on a quelquefois honte de vivre. Ce sentiment fut épargné a Tamás Borsos et a ses compagnons : les Turcs n’envahirent pas la Transylvanie. Cependant quelques années plus tard, Sigismond Báthori, dont la politique aventuriere avait exposé la Transylvanie a un danger extreme, dut abdiquer ; il mourut en exil, en Boheme. Tamás Borsos et ses compagnons resterent et Borsos, nommé diplomate, représenta les intérets de la Transylvanie aupres de la Sublime Porte.

Il avait sauvé sa vie et était en paix avec sa conscience.

Poussé dans ses derniers retranchements, l’homme désireux de sauver sa vie et celle de ses proches est pret a tout sacrifier. Le texte suivant, écrit trois siecles et demi apres celui des sabbataires de Marosvásárhely, reflete la meme situation. Cette fois, les envahisseurs n’étaient pas les Turcs, mais les Allemands et, apres eux, les Russes.

« Une arriere-garde composée de SS était censée couvrir la retraite de l’armée allemande. A cet effet, et dans l’espoir d’enrayer l’avance des Russes, les SS avaient fait sauter des ponts et détruit des routes. Une nuit – nous étions au début de l’automne 1944 – les Allemands ayant disparu, nous vîmes arriver les premiers détachements de l’armée russe. La population craignait le pire : les soldats russes avaient mauvaise réputation. Cette nuit-la, vers une heure du matin, en compagnie du maire Lajos Máté, qui, ancien prisonnier de guerre en Russie, connaissait le russe, et de János (Ivan) Király, un prisonnier de guerre russe établi chez nous, je me rendis au lieudit « Jardin long », situé au haut bout du village, pour y accueillir les militaires russes et expliquer aux officiers que la population n’éprouvait aucune hostilité a leur égard, qu’ils pourraient d’ailleurs s’en convaincre en entrant au village, les Allemands l’ayant déserté. Pour finir, nous devions leur annoncer que la population de la commune avait prélevé, sur les stocks dont elle disposait, une certaine quantité de denrées alimentaires qu’elle destinait a l’armée russe. Munis de nos lanternes, nous attendions au bout du village. Tout a coup, nous vîmes surgir, venant des deux côtés de la route, – on eut dit qu’ils avaient jailli de terre – huit ou neuf soldats russes armés de mitraillettes. « Haut les mains ! crierent-ils a la fois en hongrois et en russe. Nous nous exécutâmes, l’un des soldats nous fouilla, mais ne trouva aucune arme sur nous. Un officier nous dit en russe :

– A partir de maintenant et jusqu’a l’arrivée au village, vous etes nos prisonniers. Si nous sommes attaqués par des soldats allemands ou par des civils, c’est vous qui essuierez leurs tirs.

Nous comprîmes enfin le danger qui nous menaçait : nous étions surs de la population, mais des soldats allemands embusqués derriere une écurie pouvaient toujours tirer sur les Russes. Heureusement, il n’en fut rien. Deux des huit soldats qui nous avaient arretés disparurent, sans doute pour rendre compte a leurs camarades de notre rencontre, car peu apres, nous vîmes tout un régiment sur la route. Nous regagnâmes donc le village. Le soleil se levait lorsque nous atteignîmes la place du marché. L’officier qui nous avait arretés resta avec nous jusqu’au bout. Satisfait par l’accueil de la population, il se comporta comme un véritable ami. Une fois ravitaillés, les soldats se remirent en route vers Szolokma, l’officier et quelques fantassins resterent en arriere pour indiquer le chemin aux troupes qui arrivaient. Déja favorablement impressionnée, la population fut entierement rassurée lorsque l’officier demanda au vieux curé (qui ne s’était pas enfui) de monter avec lui sur une estrade ou, a l’aide d’un interprete, ils s’adresserent a la population. L’officier déclara que, venus en libérateurs, ils ne feraient de mal a personne, chacun pouvait retourner a son travail et le vieux curé remercia l’armée de la bonne volonté dont elle avait fait preuve vis-a-vis de la population. »

Pour amadouer les Russes, mon grand-pere et ses deux compagnons leur avaient offert ce qu’ils possédaient. Prisonnier de guerre établi dans le village, Iván avait pris le nom d’István Király et épousé une jeune fille d’Etéd. Orphelin ou demi-orphelin, il n’était jamais retourné dans son pays. Meme pas en visite. Quant au maire, il avait intéret a se présenter lui-meme devant les Russes : dans chaque localité qu’ils occupaient, les troupes cherchaient d’abord le maire. Mon grand-pere – il craignait qu’on ne prenne pour un Allemand son fils aux cheveux blonds et aux yeux bleus, et l’avait caché dans la foret – avait, pendant toute la guerre, présidé la section locale de l’Union des artisans, et se retrouva donc, en tant que boucher du village, responsable des denrées que la population entendait « offrir » a l’armée russe. Je plains et j’admire ce triumvirat ad hoc, livré a la merci du destin. Leur démarche, inspirée par le bon sens, et empreinte de sagesse, fut couronnée de succes. D’abord, ils connaissaient le trajet que les Russes devaient suivre pour arriver au village et savaient qu’ils devaient ensuite se diriger vers Küsmod et Szolokma. Ensuite, ils savaient qu’ils feraient mieux d’offrir les denrées avant qu’elles ne soient réquisitionnées par une armée qui n’hésitait pas a recourir a la violence. Car si, empechés par leur officier, les soldats russes ne violerent aucune femme a Etéd, il n’en fut pas de meme a Küsmod ou personne n’avait eu le courage d’essayer d’entrer en contact avec eux. Ma grand-mere et sa soeur habitaient au bord de la route menant de Küsmod a Szolokma, la seule que pouvait prendre l’armée. Plus tard, tout en les plaignant d’avoir eu a subir les violences des Russes, je leur reprochais leur ignorance et leur inertie : elles n’auraient pas du rester sur un chemin que l’armée devait nécessairement emprunter.

Mon grand-pere et ses compagnons, eux, étaient allés au-devant des Russes. Munis de leurs lanternes. Et, dans le cadre de leur accueil solennel, ils eurent la sagesse de faire appel au curé du village. En tolérant sa présence sur la tribune, les Russes purent montrer a la population qu’ils craignaient Dieu. D’ailleurs, Oncle Ivan, comme l’appelaient les enfants (les adultes se contentaient d’un simple Ivan), ne cessait de répéter que les Russes (« ma race », disait-il) étaient profondément Chrétiens et que l’athéisme n’était que « la religion de l’État ». Il dut répéter cette phrase jusqu’a la fin de sa vie, le pauvre : les Russes resterent en Europe de l’Est, leur « religion » devint obligatoire dans l’administration et dans les écoles… Ces dernieres durent s’abonner a des journaux en langue russe que personne ne lisait en dehors d’ Oncle Ivan, qui, en hiver, ou certains jours de pluie ou il était impossible de travailler aux champs, les empruntait a mon pere. Ce dernier les empilait dans son bureau, bien exposés, a la vue des inspecteurs d’Académie ou autres curieux, et, a chaque occasion, en remettait quelques kilos a Ivan. En les rapportant, celui-ci ne manquait jamais d’exprimer sa profonde admiration pour les contes russes, sans doute, pensais-je, pour, face a son peuple d’adoption, excuser son peuple d’origine : quelle que soit la religion de leur État, ceux qui aiment les beaux contes ne sauraient etre bien méchants…

Oncle Ivan fut le premier a attirer mon attention sur l’évolution de l’Union Soviétique. En sirotant son vin sur la terrasse de mon grand-pere, il disait de plus en plus souvent, mais toujours a voix basse, a ses vieux compagnons : « la-bas, les choses sont en train de changer »

Je ne fus donc pas trop surpris d’entendre un jour mon pere répondre a Ivan qu’il ne pouvait plus lui preter les journaux soviétiques, car ils ne figuraient plus sur sa liste d’abonnements.

« Laisse donc tomber ces canards, dit mon grand-pere a Ivan, allume plutôt ton poste. Crois-moi, c’est toujours la radio qui annonce les grands changements. »

Je me suis souvenu de cette phrase le jour de la visite de Gorbatchev a Bucarest. Nous étions vers la fin des années 80 et la présence de l’homme d’État soviétique, les ovations de la foule massée le long des trottoirs furent perçues comme une manifestation contre Ceausescu. C’est a cette meme époque que, pour pouvoir écouter Radio-Moscou, j’ai commencé a apprendre le russe. Mais la marche des événements devait se révéler plus rapide que mes progres dans la langue de Tolstoi… et de Gorbatchev.

Dans l’atmosphere d’antisoviétisme qui suivit le printemps de Prague en 1968 et surtout les changements en Europe de l’Est en 1989 (pour la premiere fois depuis quarante ans, il était devenu possible de parler ouvertement des crimes commis au nom de l’idéologie soviétique), la démarche de mon grand-pere et de ses compagnons aupres de l’armée soviétique pouvait passer pour de la lâcheté et pour de la « soumission idéologique ». En cette année 2000 du Seigneur, alors que j’écris ces lignes, je comprends qu’on puisse, de meme, juger négativement la pitoyable attitude de cette délégation.

Cet événement a la fois lamentable et douloureux fait partie de toute une série.

Selon les époques, la meme phrase, pourtant incontestablement véridique, peut etre diversement interprétée.

Ainsi, pour mes lecteurs, la phrase de mon grand-pere : « l’officier demanda au vieux curé (qui ne s’était pas enfui) de monter avec lui sur une estrade ou, a l’aide d’un interprete, ils s’adresserent a la population » n’est sans doute qu’un simple constat. Mais moi, j’y devine le reproche que certains auraient pu faire : le curé aurait du s’enfuir et ne pas rester aupres de ses fideles. Rappelons qu’en 1916, au cours de la premiere guerre mondiale, l’armée roumaine ayant envahi la Transylvanie sans meme avoir déclaré la guerre, les choses s’étaient passées différemment. Ce fut alors un sauve-qui-peut général : chacun s’enfuit, pour revenir quelques mois apres. Plus tard, les grandes puissances rattacherent la Transylvanie a la Roumanie et la population dut bien s’habituer a la présence de l’armée roumaine. Aussi pendant la deuxieme guerre mondiale, les civils fuyant l’avance de l’armée soviétique furent-ils moins nombreux. Pourquoi s’enfuir puisque, de toute façon, il faudrait revenir ? Tel fut sans doute le raisonnement du vieux curé. Il décida de rester, non – et mon grand-pere le savait bien – par héroisme, mais parce que, disait-il, son temps était proche et il préférait mourir chez lui. C’est ainsi qu’il s’était retrouvé a assister a l’entrée des troupes soviétiques et a pouvoir faire quelque chose pour son village. Quant a mon grand-pere, il parlait souvent, a mes yeux avec suffisance, de l’« abnégation catholique » de ce curé qui « avait pris ses responsabilités devant la commune d’Etéd ». Sous-entendu : d’autres, ecclésiastiques ou non, avaient déserté leur poste, abandonnant a leur sort ceux dont ils avaient la charge.

Chaque phrase est une véritable bombe a retardement dont on ne sait jamais qui elle va frapper.

Chacun a une conscience. Mais qui a raison ? Et ceux qui ont raison ont-ils, du meme coup, bonne conscience ? Et la vérité ? Jusqu’a quand reste-t-elle vérité ? Et pour qui ?

Ceux qui ont souffert plus que d’autres ont tendance a accuser ces derniers, a invoquer l’injustice du sort et a accabler ses émissaires.

Il m’arrive de plaindre Oncle Ivan d’avoir entendu les habitants du village pester – a juste titre – (quand ils en avaient le courage) contre les Russes qu’ils accusaient de tous leurs maux… Je vois mal ma grand-mere maternelle, sa soeur, Oncle Pista Galiger ou mon autre grand-pere, Samu Török, s’entretenir et, pis encore, vider un verre en compagnie d’Oncle Ivan. Un nom de consonance russe, un seul mot prononcé avec l’accent russe (Oncle Ivan garda son accent jusqu’a la mort) suffisait a les indisposer. Il existe de nos jours toutes sortes de thérapies basées sur « l’évacuation par la parole » des maux dont on souffre, mais comment ceux a qui on dénie le droit de dénoncer les crimes dont ils ont été victimes pourraient-ils recourir a ces thérapies ? En revanche, le pouvoir politique inventa d’autres crimes, sans jamais croire a la culpabilité de ceux qu’il accusa. Les hommes de cette époque se regardaient – et contemplaient le ciel – hébétés, l’esprit et la conscience profondément troublées.

Chaque phrase était une colonne de feu et on ne savait jamais qui allait s’y bruler.

Il en est de meme de nos jours. Nous sommes des écorchés vifs. Impossible de prévoir ce qui va nous blesser et de connaître les mots par lesquels nous risquons de blesser autrui.

…Lycéen, j’ai publié dans le supplément littéraire du journal départemental Hargita, un récit qui se voulait humoristique. Il s’intitulait, je crois, Samu et Gal, je ne m’en souviens pas exactement et j’ai perdu la coupure. Ce dont je me souviens avec netteté, c’est que mon grand-pere et son vieux compere Gal m’avaient servi de modeles. Gal était le sonneur de cloche du village, je le voyais tous les jours a midi et depuis ma petite enfance j’étais tres fier de pouvoir, lui donner du « compere », et l’aider dans son travail. Ayant servi, au cours de la premiere guerre mondiale, dans un régiment de hussard, il savait parler des chevaux avec la meme familiarité que moi de mes camarades de classe. Dans ma nouvelle, les deux vieux, assis sur un banc, évoquent avec nostalgie le temps de leur splendeur. Samu, jaloux de sa femme, qui a gardé toute sa vitalité et sa puissance de travail, envisage de la quitter. J’avais a l’idée de chercher a exprimer l’affection que ces deux vieillards et moi-meme éprouvions les uns pour les autres.

Comme je devais l’apprendre plus tard, ma grand-mere, Jolán Török adressa a son gendre une lettre ayant pour apostrophe : « Monsieur l’instituteur ». Pour éviter que la lettre ne fut lue par des « étrangers » susceptibles d’en ébruiter le contenu, elle ne l’avait pas envoyée par la poste : mon oncle Miska Török devait la remettre personnellement – et en gardant ses distances – a « Monsieur l’instituteur ». Ma grand-mere y faisait part de sa décision de ne jamais plus revoir son gendre, qui s’était permis de se moquer de son défunt mari, et de « crever les yeux » de Gal. (En effet, dans la nouvelle, Gal était aveugle, alors qu’en réalité, il jouissait, malgré son grand âge, d’une vue parfaite.)

Le récit en question ayant été publié dans un quotidien, ma grand-mere l’avait attribuée a mon pere. En apprenant que j’en étais l’auteur, elle fut saisie de panique, et reprocha a mon oncle d’avoir délivré la lettre a mon pere au lieu de la lui rapporter. Car il ne fallait surtout pas que le « petit Géza » la lise et la prenne pour lui. Elle se rendit donc elle-meme aupres de mon pere pour la récupérer, mais celui-ci lui annonça l’avoir détruite. Ma grand-mere fit promettre a mes parents de ne jamais révéler au gamin la façon dont elle avait réagi a son article. Avant les vacances, mon pere me remit la fameuse lettre. « Pour tes archives, puisque tu as la manie de collectionner les documents », me dit-il, tout en m’éclairant sur la promesse qu’il avait faite a ma grand-mere. « Il faut que tu saches a qui tu as affaire », ajouta-t-il.

Durant les vacances, je me rendis aupres de ma grand-mere, comme je l’avais toujours fait, pour lui offrir mes services. Pendant que je travaillais aux champs avec mon oncle Miska, celui-ci m’apprit qu’avant mon arrivée, elle avait beaucoup pleuré, non parce que j’avais « profané » la mémoire de son mari, mais parce qu’elle avait peur que je ne prenne pour moi ce qu’elle avait écrit a mon pere. « Cela, elle ne le supporterait pas », me dit mon oncle. Je lui demandai alors de la rassurer et de faire passer le message que l’incident était clos. Il le fut, en effet – le seul regret de ma grand-mere consistait a ne pas avoir compris tout de suite que l’auteur de la nouvelle n’était pas mon pere (qui, comme moi, s’appelait Géza Szávai), mais moi-meme. Apres l’avoir trouvée étrange, je finis par découvrir les véritables raisons de sa « méprise ». Elle avait voulu se fâcher pour de bon contre mon pere : ne lui avait-il pas pris sa fille ? (Rares sont, a ma connaissance, les meres qui admettent que leur gendre, ou leur brue, « mérite » leur enfant.)

Resté seul avec moi, ma grand-mere, quelque peu honteuse, me dit :

– Tu sais, mon petit, je n’aime pas que des étrangers se moquent de notre misere.

J’acquiesçai. Pour ma grand-mere, ses gendres et ses brues – auxquels elle n’était attachée par aucun lien de sang – étaient des étrangers. En revanche, les enfants de ces étrangers (moi et ses autres petits-enfants) étaient de la famille : elle pouvait donc nous aimer en toute tranquillité.

Que pouvaient savoir tous ces étrangers de sa famille ? Critiqué par les « camarades » du canton pour ne pas avoir suffisamment insisté, dans son journal mural, sur la lutte contre les koulaks, mon pere avait décidé d’y insérer une caricature représentant mon grand-pere Samu Török. C’était choisir le moindre mal. Puisqu’il fallait trouver un bouc émissaire, il valait mieux prendre pour cible quelqu’un de sa famille : un étranger aurait peut-etre provoqué une rixe au bistrot du village, alors que son propre beau-pere lui pardonnerait sans doute… Le dessin – tres bien réussi aux yeux de l’enfant que j’étais – représentait une corneille perchée sur un arbre, qui, avec sa moustache en pointe au-dessus de son bec, ressemblait a s’y méprendre a mon grand-pere. De toute évidence, mon pere avait trouvé du plaisir a exécuter ce dessin, ce dont ma grand-mere ne manqua pas de se rendre compte. Quant au « modele », il pesta, une fois de plus, contre les « sales cocos » qui avaient contraint son gendre a commettre un tel forfait, et n’en parla plus.

Ma grand-mere ne portait pas mon autre grand-pere dans son coeur. Elle lui reprochait d’avoir toujours le dernier mot, de s’opposer a tout et de mépriser ceux qui subissaient leur sort « avec la passivité des betes de somme », comme il disait. Dans sa candeur et dans sa bonté, elle ne comprenait pas pourquoi le sort s’acharnait contre elle.

En revanche, je comprends tres bien qu’elle ait pu juger différemment un texte en apprenant qu’il n’émanait pas de celui a qui elle l’avait d’abord attribué. Mon pere, cet étranger, ne savait rien de la vie de Samu et de Jolán Török. Déja il s’était permis, apres sa mort, de se moquer de Samu. Il n’avait pas a rappeler les récriminations de celui-ci contre sa femme, récriminations qui n’en étaient d’ailleurs pas, a proprement parler. Et, d’une façon générale, il n’avait pas a juger les rapports entre deux personnes qui en avaient tant vu et qui avaient vieilli ensemble. Bref, elle détestait ce texte, du, pensait-elle, a un ignorant. Mais en découvrant que j’en étais l’auteur, elle fut rassurée. Ce n’était plus un étranger qui, se gaussant de deux vieillards bavardant sur un banc, donnait une idée caricaturale de leur vie, laquelle, a tout prendre, n’était pas si méprisable que cela. « C’est bien beau ce que tu as écrit » me déclara-t-elle. C’est que, depuis qu’elle savait que la nouvelle était de moi, elle lisait entre les lignes pour y retrouver tout ce qui la rattachait a son mari défunt, leurs efforts communs, leur fidélité mutuelle, le secret de leur vie qu’un étranger aurait été incapable de percer, mais que j’étais censé avoir deviné. Elle avait soigné avec dévouement son compagnon malade : elle n’avait pas pu le protéger des agressions de la vie et de la brutalité des soldats russes, mais au moins avait-elle aidé cet homme, terrorisé a l’idée qu’il devait bientôt mourir, a survivre. Alors qu’il avait passé dix ans dans l’armée, connu la captivité et les compagnies disciplinaires, il n’avait pas la force d’affronter la mort. Vieillard plaintif, il se répandait en récriminations injustes, remplaçant ses fanfaronnades d’autrefois par des reveries aussi enfantines qu’insensées. « Je quitte Jolán, fantasmait-il, on attele les vaches et direction Énlaka ou j’ai hérité d’une partie de la maison de mon pere. Tu viendras avec moi, tu quitteras ton communiste de pere, ce salaud… »

Ma grand-mere acceptait difficilement les imprécations de son mari. « Je ne le comprends pas, en vieillissant, nous devrions nous aimer davantage » disait-elle. Cette phrase me choqua. Il pouvait donc y avoir de l’amour entre deux vieillards ?

Ayant compris, un peu tard, il est vrai, qu’elle ne pourrait pas, en le houspillant, rendre a son mari ni le courage ni le gout de vivre, ma grand-mere décida de le traiter comme un enfant. C’est sans doute ce qui convenait le mieux a ce vieillard assoiffé d’affection, qui, tout en sirotant son eau-de-vie de prunes, observait, terrorisé, l’avancement de son cancer de la gorge.



Je dus accepter l’idée que le sens des textes changeait en fonction de leurs « émetteurs » et de leurs « destinataires ».

Emanant de mon pere, la nouvelle publiée dans le journal local ne pouvait etre aux yeux de ma grand-mere que sarcasme aussi injuste que blessant. Ecrite par moi, elle constituait une évocation émouvante d’une intimité que j’étais censé partager avec mes personnages. Dépourvu de toute animosité, mon texte n’était alors qu’amour, tendresse et compréhension entre un petit-fils adoré et ses grands-parents.

Ma grand-mere avait raison de penser qu’il n’était pas indifférent a notre entourage (au sens large de ce terme) de savoir qui était l’auteur de la nouvelle. Les phrases prennent une autre connotation, suivant qu’elles proviennent de la bouche (de la plume) d’un petit-fils ou d’une personne située en dehors du cercle des intimes.

Pourtant ce cercle n’est pas fermé. Apres tout, je reste, en ce qui concerne le degré de parenté, plus pres de mon pere que de mes grands-parents.

Mais je dus assez rapidement prendre conscience des limites de ce genre de cercle. Certes, il peut etre restreint ou, au contraire, élargi a volonté (et s’étendre, a la rigueur, a tous les etres de la Terre). Mais, du fait qu’il existe, ce cercle impose des interdits et des sanctions. Des liens indestructibles unissent ceux qui se trouvent a l’intérieur du cercle : ils se protegent mutuellement, et, dans certains cas, sachant qu’ils ont raison, ils se sentent la conscience tranquille.

Dans un premier temps ou ma nouvelle avait provoqué le désespoir de ma grand-mere, ma mere me reprocha l’imprévisibilité de mes « humeurs » (c’est un petit sauvage, pourvu que sa grand-mere ne lui en veuille pas trop !). A la fois anxieuse et accusatrice, elle me demanda : « Pourquoi écris-tu des choses pareilles ! Tu risques de fâcher ta grand-mere et tout le monde ! Pourquoi, mon petit, n’écris-tu pas sur ces belles choses dont le monde est plein ! Ce que tu viens de publier n’intéresse personne. » « Je vais vous prouver que je n’ai pas blessé ma grand-mere » répliquai-je. Ma mere n’eut rien a me répondre, mais je jugeai sa question légitime. Pourquoi, brisant les limites du cercle des intimes, avoir parlé de mon grand-pere, de ma grand-mere et de mon « compere » ? Commis par mon pere, un tel acte eut été jugé impardonnable et si j’ai été pardonné, c’était de justesse.

Si j’ai parlé d’eux dans cette nouvelle, c’est que, adolescent instable (l’adolescence, d’apres mes souvenirs, consiste a etre ballotté entre deux extrémités), j’imaginais ces vieux, assis, du matin au soir, sur leurs bancs, le regard perdu dans le vague ou bavardant (a condition de trouver des oreilles complaisantes) dans une salle d’attente, dans l’antichambre de la mort. Je les plaignais, surtout mon grand-pere et, a travers lui, (ah ! égoisme de l’adolescent !) j’avais pitié de moi-meme. Le « message » de ma nouvelle était donc le suivant : meme un vieillard pleurnichard comme mon grand-pere, pouvait avoir des reves – sans doute naifs et injustes – et envie de tout recommencer.

Parler en ces termes de ses grands-parents et de soi-meme n’a rien de répréhensible a condition de ne pas pécher contre l’intimité et de ne blesser personne.



Néanmoins, je regrette quelque peu d’avoir évoqué l’image pitoyable du vieillard assi sur son banc et se plaignant de sa femme. Si je l’ai fait, c’est a cause d’une phrase de ma grand-mere qui m’a marqué, comme on marque certaines betes au fer chaud : « en vieillissant, nous devrions nous aimer davantage ». L’adolescent que j’étais trouvait cette phrase admirable : envieux, il éprouvait une grande inquiétude : « en sera-t-il ainsi quand il sera vieux ? » se demanda-t-il. C’est que – je le sais désormais – les récriminations de mon grand-pere faisait partie d’une stratégie : il voulut contraindre sa femme a manifester son amour. Quant a ma grand-mere, son « indignation » n’était qu’une preuve d’amour. Ces deux vieillards qui s’aimaient et se cramponnaient l’un a l’autre formaient un tres beau couple.

Et moi, comment me comporterai-je avec ma femme quand elle sera vieille ? me demandai-je. L’aimerai-je comme ma grand-mere aime mon grand pere ? Et si elle devient grosse, laide, informe ?

C’est pourquoi – sois bénie ou maudite, Jolán Török, ma grand-mere ! – dans les jeunes filles que je courtisais, je voyais inévitablement les vieilles femmes qu’elles allaient devenir. Ce qui ne manquait pas d’empoisonner nos relations. Comment aurais-je pu expliquer a ma mere que si j’écrivais des « choses pareilles », comme elle disait, c’est parce que j’enviais et admirais mes grands-parents et que je ne pouvais pas m’empecher de me représenter ma petite amie Marie S. en vieille femme, ni de me demander quel vieillard je ferais moi-meme. Resterions-nous toujours ensemble ? Que deviendrions-nous si l’un de nous devait mourir ? Mes grands-parents, ces beaux vieillards que j’aimais tant, valaient beaucoup mieux que l’adolescent anxieux que j’étais !

Si j’avais fais part a ma mere de mes angoisses, elle se serait mise a pleurer et m’aurait traîné chez un docteur.

Il est vrai que les idées (fixes ou changeantes, peu importe) qui se profilaient dans ma tete derriere l’image des deux vieillards assis sur leurs bancs, tour a tour plaintifs et fanfarons, n’intéressent plus personne. Mais chacune de mes phrases témoigne des limites que m’impose l’intimité. Si, par exemple, ma femme était obese, je ne pourrais pas me permettre de parler ici de mes angoisses d’adolescent – je risquerais de lui faire de la peine et de blesser notre enfant. Ce sont nos consciences – entrecroisées – qui imposent des limites a la divulgation de nos pensées intimes. Dans quelle mesure pouvons-nous les révéler sans risque de les voir interprétées comme des reproches, ou, au contraire, comme des plaidoyers pro domo ou Dieu sait quoi ?

La plupart des personnages de ce livre ne sont plus de ce monde, mais leurs descendants sont bien vivants. Nous vivons et revivons certains épisodes de notre vie dont nous faisons le récit tout en respectant certaines limites. En ce qui concerne, par exemple, les «confessions » que je viens de faire, je n’ai « livré » en pâture que moi-meme et certains membres de ma famille, qui sans doute, me pardonneront (y compris ceux qui sont désormais citoyens de l’au-dela).

En ce qui concerne les événements de 1944, je dois quelquefois renoncer a la discrétion qu’imposerait l’intimité. Je peux ainsi donner l’impression d’accuser, de dénoncer, de trahir certains des « miens », faisant fi de la solidarité familiale. Quoi qu’il en soit – on ne peut pas se défendre sans faire de mal a autrui. Il appartient a chacun de régler ce genre de probleme avec sa propre conscience.



En 1918, les grandes puissances attribuerent (en cette fin du XXeme siecle, il serait plus juste de dire : « livrerent ») la Transylvanie multinationale a la Roumanie. En quelques sept décennies, le nationalisme « grand-roumain » a réussi a liquider presque completement le modele transylvain de la tolérance fondé sur la juxtaposition des peuples et des religions. Ce funeste processus ne fut interrompu que pendant une période de quatre ans. En 1940, la Transylvanie fut divisée en deux : le Nord et le pays des Sicules furent rattachées a la Hongrie, la Roumanie gardant le Sud de la province. Au cours de la deuxieme guerre mondiale, les deux pays, la Hongrie et la Roumanie combattirent aux côtés de l’Allemagne nazie contre l’Union Soviétique. Vers la fin de la guerre, devant la défaite prévisible des Nazis, la Hongrie tenta de passer dans le camp des Alliés. Réalisée avec un dilettantisme qui constitue un véritable morceau d’anthologie, cette tentative échoua, l’influence allemande sur la Hongrie s’intensifia, les Allemands finirent par occuper le pays et de le soumettre entierement a leur volonté.

Le 23 aout 1944, la Roumanie déserta le camp des Allemands et rejoignit celui des vainqueurs. Exécutée en quelques minutes, l’opération réussit parfaitement. Accompagnant les troupes soviétiques, l’armée roumaine et quelques détachements paramilitaires (les gardes de Maniu) semerent la terreur en Transylvanie. En vertu des traités de paix conclus a l’issue de la deuxieme guerre mondiale, la totalité de cette province fut de nouveau rattachée a la Roumanie. Apres un bref intermede, le processus visant la liquidation et la roumanisation de la Transylvanie multinationale – avec, comme point d’orgue, la politique démente de Ceausescu visant la destruction des villages – continua, avec, pratiquement, la bénédiction de toute l’Europe.

C’est a juste titre que je compare 1944 a 1595 et a toutes ces années qui ont vu la folie se déchaîner, le sang couler et la valeur de la vie humaine réduite a néant. Et la conscience humaine, qu’est-elle devenue pendant ces années-la ? Impossible de donner a cette question une réponse précise et satisfaisante. Toujours est-il que, dans la mesure ou la vie est sauvegardée, la conscience l’est aussi. Certains peuvent meme avoir bonne conscience. Mais quelle est la conscience de ceux qui sont obligés de tuer ?



Apres le rattachement a la Hongrie du Nord de la Transylvanie, renouant avec certaines traditions, des « compagnies de garde-frontieres » furent créées au pays des Sicules. Mes deux grands-peres y furent incorporés. Ils ne furent envoyés sur le front que vers la fin de la guerre, et, au moment de la retraite, ils se retrouverent assez rapidement dans les Carpates, tout pres du pays des Sicules. D’autres, en se procurant de faux papiers, éviterent d’etre enrôlés. Plus tard, certains soldats sicules déserterent leur compagnie, en retraite vers la Hongrie, et, plus tard, vers l’Allemagne, et chercherent a regagner leur domicile.

Entendus dans mon enfance, les récits résignés (« qu’aurait-on pu faire de mieux ? ») de certains habitants de Küsmod me donnaient froid dans le dos. Si la plupart des officiers de l’armée hongroise avaient fait preuve de compréhension a l’égard des déserteurs sicules, certains jusqu’auboutistes abrutis avaient suivi l’armée jusqu’en Allemagne, empechant par tous les moyens leurs soldats de leur fausser compagnie. Deux d’entre eux furent fusillés a la premiere occasion par les fantassins sicules.

Quelque part en Hongrie, les familles de ces officiers ignorent sans doute tout des circonstances dans lesquelles leur fils ou leur frere était « tombés sur le champ d’honneur ».

Je ne connais pas le nombre de ces jusqu’auboutistes abattus par leurs propres soldats, mais je sais que ces hommes du pays des Sicules qui, écoeurés par le dilettantisme des politiciens hongrois, avaient refusé de quitter leur pays natal pour s’exposer a un danger certain, n’avaient pas la conscience tranquille. Bien des années apres, ils chercherent encore a l’apaiser en échangeant, a voix basse, quelques mots embarrassés. Quant a moi, simple chroniqueur, je n’ai pas qualité de les juger.



Apres leur entrée a Etéd, les Russes y laisserent une petite garnison et un dispensaire de vétérinaires (pour soigner les chevaux blessés). En agissant ainsi, ils réussirent a protéger la population des exces de la soldatesque, car craignant leurs supérieurs hiérarchiques, les simples soldats refrénaient leur brutalité. Devenue alliée des Soviétiques, l’armée roumaine suivit l’armée rouge dans sa marche vers l’Ouest, mais, apparue sur leurs traces, la «garde Maniu » commit de nombreuses atrocités (pillages, tortures, assassinats) contre la population du Nord de la Transylvanie, coupable, a ses yeux, d’avoir été rattachée a la Hongrie. (Dans le village sicule de Szárazajta, les membres de la garde Maniu, non contents de fusiller ou de pendre leurs victimes, allerent jusqu’a les décapiter.) Cependant, en présence de l’armée soviétique, ces détachements roumains n’oserent pas recourir a des exécutions publiques.

Relayant l’armée roumaine dans le Nord de la Transylvanie, les brigades de gendarmerie ne valaient guere mieux. Leurs agissements a Etéd sont ainsi décrits par mon grand-pere :

« Les temps étaient difficiles. La population était pieds et poings livrée aux gendarmes de Maniu, en proie a la folie chauvine… Ayant pris le relais des troupes régulieres, ils brutaliserent la population, avant que le commandement russe, choqué par leur conduite, ne les ait pas chassés. (…)

Voici l’un des nombreux méfaits des gendarmes de Maniu. Chaque jour, ils convoquerent un certain nombre d’habitants du village et les rouerent de coups. István Simon, Domokos Lorinczi et bien d’autres reçurent des coups de matraque sur la plante des pieds. Cependant, animés de bons sentiments, certains gendarmes se conduisirent de façon humaine. C’est ainsi qu’un sergent nommé Trandafir, écoeuré par les atrocités commises par son commandant, chercha, par tous les moyens, a atténuer les souffrances des suppliciés. Il en fut récompensé, car le jour ou les gendarmes durent évacuer la localité, les gens de Küsmod, qui détenaient encore des armes, cernerent la caserne, ouvrirent le feu et exigerent que les responsables fussent châtiés. C’était la nuit et le commandant put s’échapper par une fenetre donnant sur l’arriere-cour. De notre côté, avec Jeno Novák, commissaire, et Ambrus Kovács, nous aidâmes a s’enfuir le sergent Trandafir et un soldat qui, comme lui, avait refusé de s’en prendre aux innocents. Nous les avons conduits d’abord chez nous, mais ne les sachant pas en sécurité, nous décidâmes de les « planquer » ailleurs. J’allai donc frapper chez ma voisine, Irene Szép, et lui demandai d’héberger les deux fugitifs. Craignant la vindicte de la foule, Irene n’osa pas donner suite, mais elle nous accompagna tous au bout de son jardin, d’ou les deux Roumains purent s’échapper et se diriger vers Segesvár. Entretemps, ceux de Küsmod se rendirent chez moi, exigerent que ma femme leur livre Trandafir et dise ou je me trouvais. N’étant au courant de rien, elle fut fort étonnée de voir ses visiteurs impromptus fouiller la maison de fond en comble, cherchant le fugitif dans l’armoire et sous les lits. En partant, ils lancerent une grenade devant la porte. »



A Etéd, mon grand-pere et les gens de son âge se souvenaient encore des événements qui, au lendemain de la premiere guerre mondiale, s’étaient déroulés a la foire aux bestiaux. Si, désireux a juste titre de se venger des affronts qu’ils avaient du subir, les gens de Küsmod avaient abattu un gendarme de Maniu, cela aurait pu avoir des conséquence dramatiques. Selon mon grand-pere, ils auraient du – a la rigueur, a coups de bâtons – flanquer une grosse raclée au commandant, mais quand on a des armes, on est toujours tenté de s’en servir et, le principal coupable ayant pris la poudre d’escampette, il était a craindre que la foule surexcitée ne se vengeât sur les gendarmes, dont certains auraient mérité davantage. Les mesures prises par les Russes contre la gendarmerie roumaine et contre la présence de l’administration roumaine dans le Nord de la Transylvanie (territoire appartenant encore – en principe et jusqu’a la signature des traités de paix – a la Hongrie) n’eurent qu’un effet éphémere ; celles-ci furent bientôt de retour… On imagine la suite…

…Mais on ne revit plus le commandant a Etéd. Honteux de ses actes, il s’était fait muter dans une autre localité. Ce fut Trandafir, qui apprit cette nouvelle a mon grand-pere et a ses compagnons. Apres s’etre enfui d’Etéd, celui-ci, également affecté ailleurs, y était revenu en visite, pour, disait-il, « quitter ce village, pour une fois, la tete haute. (Il n’y parvint pas : ayant vidé force verres avec ses amis, ceux-ci mirent sur une charrette le gendarme ivre mort, qui répétait, en murmurant qu’il voudrait bien revoir « ceux de Küsmod ».)



J’ai demandé un jour a mon grand-pere s’il avait payé de leur monnaie ceux qui avaient fait exploser une grenade devant sa maison. « Ils cherchent tout le temps a me faire plaisir, répondit, en ricanant, le vieux, et n’arretent pas de manifester leur reconnaissance. » Ce qui se traduisait concretement par des phrases rituelles, trop souvent répétées, du genre « Allons, oncle Marci, vider une bouteille de vin ». Et mon grand-pere de répondre non sans une certaine condescendance : « Allons-y, mon grand » (Ce « mon grand » prononcé avec une intonation spéciale signifiait, en réalité, qu’il ne fallait pas toujours « faire le Jacques »…) Non, mon grand-pere n’en a jamais voulu a ceux de Küsmod, ils avaient raison, disait-il, et, d’ailleurs, ils n’avaient aucun compte a régler avec lui, s’ils ont lancé cette grenade, c’était pour exprimer leur colere et leur impuissance. « Si quelqu’un, n’en pouvant plus, perd la raison, c’est aux autres de le surveiller et de l’empecher de faire des betises. » C’est ce que fit mon grand-pere : il empecha ceux de Küsmod de « faire des betises ». Oncle Feri V., qui avait lancé cette grenade, m’entendit un jour – j’étais un enfant coléreux – pester contre un camarade : « celui-la, quand je serai grand, je l’égorgerai ! » « Eh ben ! s’écria Oncle Feri V. » Il s’accroupit ensuite et engagea la conversation. Apres quoi, il alla trouver ma mere et lui dit : « Ecoute, Irma, ton fils dit des choses horribles, ça risque de finir tres mal. » Ce jour-la, pour me calmer, il m’acheta un sachet de bonbons. (Il le fit assez souvent par la suite. Quand il était gérant de l’épicerie du village, il n’avait qu’a plonger la main dans un gros sac plein de friandises.)

Oui, il fallait souvent « se surveiller » au cours de l’histoire de la Transylvanie. Ainsi, a la fin de la deuxieme guerre mondiale, la Roumanie, étant du côté des vainqueurs, allait, de toute évidence, récupérer cette province. Profitant de son expérience acquise dans la période d’entre les deux guerres, l’Union populaire, l’organisation de la minorité hongroise, essaya de se reconstituer, dans la mesure ou les autorités roumaines le permettaient. Mais que de bévues n’a-t-elle pas commises ! N’ayant pas la possibilité de peser sur les traités de paix, les Hongrois de Transylvanie avaient naturellement intéret a contribuer a l’instauration de la démocratie en Roumanie, espérant ainsi pouvoir éviter d’etre considérés – collectivement – comme des criminels de guerre et expulsés du pays, a l’instar de leurs compatriotes de Slovaquie. Un compromis fut conclu en ce sens avec les autorités roumaines au sein desquelles les communistes disposaient déja d’une force prépondérante. Or, en 1946, lors de l’assemblée générale de l’Union populaire hongroise a Székelyudvarhely, les Hongrois de la commune de Zetelaka entrerent dans la ville, puis dans la salle de réunion, aux cris de « Nous voulons un gouvernement hongrois ! » et ce, au nez et a la barbe de l’armée roumaine. Celle-ci se contenta – au dire des Roumains – de « tirer en l’air », mais ces tirs blesserent plusieurs manifestants qui se retrouverent a l’hôpital municipal. Désireux d’éviter a tout prix de fournir a l’armée roumaine un prétexte susceptible de justifier son intervention, et, d’autre part, respectueux des termes du compromis avec les autorités roumaines, la majorité des participants de l’assemblée réussirent, au prix d’une violente bagarre, a faire taire les trublions.

Comme l’écrit mon grand-pere, « malgré le grand nombre de blessés transportés a l’hôpital, l’assemblée fut un succes. »

Donc, des Hongrois frapperent d’autres Hongrois , pour empecher que leurs revendications insensées servent de prétexte a l’armée roumaine d’intervenir « pour rétablir l’ordre ».

« C’est mieux ainsi », disaient sans doute certains Sicules, avec la sagesse d’un Gábor Bethlen contraint d’assiéger une place forte défendue par son propre peuple.

…Loin de moi l’idée d’engager quelque débat a propos de faits historiques et surtout de m’ériger en arbitre.

J’entends seulement illustrer un certain état d’esprit propre a une époque ou la vie n’avait guere de valeur, ou des communautés entieres furent « déplacées », déportées et, dans certains cas, anéanties. Connaissant la nature de nos mécanismes de défense, il serait absurde de chercher de la noblesse et de l’élévation dans les faits et gestes de ceux qui, réduits a l’état de betes, essaient désespérément de sauver leur vie.

En de telles époques, le commun des mortels attend passivement que s’accomplisse son destin. Ce constat m’attriste profondément, surtout quand je pense a ma grand-mere de Küsmod et a mon arriere-grand-mere, que j’aimais beaucoup et qui ne devaient qu’au hasard de survivre aux horreurs de la guerre. Jusqu’a la fin de leur vie, elles allaient répétant qu’« elles n’avaient fait de mal a personne ». Enfant, je dus leur dire que, malgré mon amour pour elles, elles ne devaient compter ni sur ma compréhension ni sur ma compassion. « Voyons, grand-mere, leur disais-je, si vous étiez parties un peu plus loin, vous n’auriez rien eu ! Pourquoi etes-vous restées, pourquoi avez-vous attendu sur place d’etre frappées par un malheur largement prévisible ? »

Elles ne purent pas me répondre. « Nous n’avons fait de mal a personne », répétaient-elles. Elles avaient la conscience tranquille, contrairement a ceux qui « cherchaient a leur faire du mal ».

Et ceux qui, pour sauver leur vie, n’hésiterent pas a abattre leurs officiers jusqu’auboutistes, stupides et suicidaires ? A les entendre, ils avaient, eux aussi, la conscience tranquille, meme si leur humeur était sombre. Et ceux qui, a Székelyudvarhely, se battirent entre eux, dans l’espoir d’éviter certains sévices et d’obtenir la promesse d’une vie meilleure ? Qui, pour prévenir des actes sanglants de vengeance, étaient prets a sauver de vrais coupables (et pas seulement d’honnetes gendarmes roumains) ? Et ceux qui, faute de pouvoir châtier leurs tortionnaires, lancerent, dans leur colere impuissante, des grenades contre la maison d’un des leurs, sans que cela entraîne une quelconque détérioration de leurs rapports de camaraderie ?

Comme si souvent au cours de l’histoire, devant le déchaînement des passions destructrices, voire mortiferes, les gens ne souhaitaient instinctivement (et j’ignore si les instincts ont une conscience) qu’une seule chose : que cela finisse. Meme si, pour cela, ils devaient payer de leur vie. Dans cette derniere phrase, je n’entends pas seulement la voix de ma grand-mere de Küsmod, mais aussi la mienne.

Lorsque ma femme, condamnée par les médecins, se trouvait dans une clinique de Budapest que nous aurions voulu, ma fille, également malade, et moi-meme, lui rendre visite une derniere fois, les autorités roumaines, malgré nos tentatives renouvelées, refuserent de nous accorder des passeports. Alors, ayant épuisé tous les recours, j’ai téléphoné a mon rédacteur en chef, directeur de la seule maison d’éditions en langue hongroise, et a quelques-unes de mes relations et je leur ai déclaré : « Je n’ai pas le choix. J’écris une lettre au camarade Ceausescu pour qu’il permette a ses soldats de nous fusiller ou au peuple de Bucarest de nous assommer devant le bâtiment du Comité central. Tout le monde y gagnera. Ma femme mourra dans une clinique de Budapest et quant a nous, ma fille et moi, pourquoi nous torturer plus longtemps ? Que l’on mette fin a nos jours, nous ne demandons pas mieux, et nos assassins auront l’immense satisfaction de tuer impunément, voire a leur demande, deux « bozgors » (terme qui, dans l’argot roumain, désigne les Hongrois). J’envoie, sous forme de télégramme, cette lettre au camarade secrétaire général, puis, munis chacun d’une pancarte, nous nous rendrons devant le Comité Central ou le Palais de la République. Sur la pancarte, nous dirons : « Venez, Roumains, réjouissez-vous, tuez deux Bozgors ! » Peut-etre, passant par la, un camarade influent se dira-t-il que dans notre Europe, actuellement en paix, on ne peut pas exécuter deux millions et demi de personnes, et leur infliger des tortures en permanence constituerait, pour les tortionnaires, une tâche fastidieuse et, surtout, inutile. Qu’on leur accorde donc la joie de pouvoir tuer, puisque leurs victimes ne demandent pas mieux. Apres avoir satisfait leurs instincts meurtriers, ils se retiendront peut-etre pour quelque temps de torturer les deux millions et demi de Hongrois qui restent. D’ailleurs, d’autres ne manqueront pas de suivre notre exemple. »

Parler de cet épisode de ma vie en sachant que ma fille lira ces lignes, est une punition que je m’inflige a moi-meme. Concevoir de telles pensées, les exprimer a plusieurs reprises, pret a passer a l’acte, en prenant l’enfant par la main, – non, aucun parent n’en a le droit… C’est de la folie. Mais puisque c’est arrivé, il faut que – malgré ma honte – ma fille le sache. Quand on devient fou, il faut qu’il y ait quelqu’un pres de lui pour surveiller ses actes. Mais ma fillette n’était qu’une petite enfant apeurée… Mon acces de folie n’en apparaît que plus dangereux et plus condamnable. Mais je me souviens tres nettement de ces heures ou j’étais décidé a prendre ma fillette par la main et d’aller, la tete haute, au-devant de la mort. « Qu’on en finisse, qu’on nous tue, meme si « nous n’avons fait de mal a personne et que notre seule crime consiste a etre né Hongrois. »

Impossible d’oublier les sentiments qui m’agitaient pendant ces quelques heures. Ils constituent pour moi un avertissement qui vaut pour toute ma vie. Celui qui est capable de concevoir de pareilles idées doit se surveiller en permanence.

…Alertés par mes coups de téléphone, mes interlocuteurs de ce fameux soir me répéterent inlassablement : « Géza, je ne peux pas accepter ce que tu viens de me dire. Mettons que je n’ai rien entendu ». Il fallait pourtant bien que quelqu’un ait entendu mes propos, car, convoqué des le lendemain matin dans le bureau de mon rédacteur en chef, j’y étais attendu par un lieutenant-colonel de la Sureté, aux yeux injectés de sang, qui semblait exténué de fatigue. Apres s’etre présenté (il s’appelait Pop, disait-il, mais était-ce son vrai nom ?) il me dit que je n’avais pas a parler a tort et a travers, que le Parti et l’État (y compris lui-meme) étaient favorables a ma demande et qu’il était la pour discuter avec moi de certains « détails » concernant ma conduite a observer pendant mon séjour a l’étranger. Il ne fallait pas, dit-il, que je donne des interviews, ni que je fasse des déclarations contraires a mes écrits publiés en Roumanie. Mon rédacteur en chef dut s’absenter quelques minutes. Alors, le lieutenant-colonel se tut, puis, cessant de me donner du « camarade », il s’adressa a moi en ces termes : « Monsieur Szávai, prenez votre gosse et allez ou vous voulez. Cela ne m’intéresse plus. Moi, j’ai signé… » Il alluma une cigarette ne dit plus rien jusqu’au retour de mon rédacteur en chef. Ensuite, il reprit ces « recommandations », tout en me glissant, comme en passant, qu’il arrive a chacun de nous de dire des « betises », quand on se trouve dans un état d’excitation, d’ailleurs, en l’occurrence, tout a fait injustifiée. Sommé d’aller prendre mon passeport un samedi, jour ou les bureaux de la Sureté étaient fermés au public, j’étais persuadé qu’on ne me laisserait pas repartir. Je confiai donc ma fille a une amie en lui précisant que des membres de ma famille la prendraient au cas ou je ne reviendrais pas… Mes craintes se révélerent infondées : j’obtins mon passeport.



A Bucarest, on avait fait de moi un Juif. Je sais désormais ce que c’est que de prendre sa fille par la main, et d’aller, avec elle, au-devant de la mort. Je revoyais des photos prises dans les ghettos. Sur l’une d’entre elles, des Juifs condamnés a la déportation, passent, sous escorte, par l’avenue Rákóczi…

En 1992, je pris un soir le tram N° 6 a l’arret de la place Blaha Lujza, au coin de l’avenue Rákóczi. A cette heure, les trams circulent a moitié vides. Tout a coup, je vis monter quatre jeunes, chaussés de brodequins et vetus de manteaux de cuir noir. Ils parcoururent les rames, déchirerent avec leurs canifs, les housses en simili-cuir des sieges et, dévisageant chaque voyageur, hurlerent a tue-tete : « On va tuer tous les Juifs » Personne, parmi les voyageurs, n’osa protester. Moi non plus. S’ils m’avaient cherché querelle, je me serais sans doute défendu, mais, sur le coup, je n’eus qu’une seule réaction : sous l’effet de certaines scenes qui m’étaient revenus en mémoire, je me dis : « il faudrait que je me leve et que j’affronte ces fauves, qui, apres tout, sont Hongrois, comme moi, enfants de mon peuple. Ils descendirent a l’arret suivant. Oppressé, j’eus envie de pleurer. J’étais tout pres de l’avenue Rákóczi, il était tard, je ne pouvais pas parler a ma fille, car elle dormait, je n’étais plus a Bucarest, Ceausescu était mort – et voila que de jeunes fauves hongrois peuvent s’emparer d’un tram dans lequel je me trouve…

Écorché vif, ai-je sans doute trop longtemps ruminé sur cette scene pour pouvoir oublier ces quatre garçons. La honte ne finira-t-elle donc jamais ? Jamais nous ne pourrons regarder dans les yeux les jeunes de cette espece ?

Certains le firent.

En 1940, apres le rattachement de la Transylvanie a la Hongrie, des foules de curieux – touristes, amis, parents proches et lointains – envahirent, surtout en été, les villages du pays des Sicules. Une fois passée la joie des retrouvailles, ces derniers eurent quelques expériences bizarres : par exemple, certains fonctionnaires prétentieux venus de Hongrie s’obstinaient a traiter d’ « oláhs » (sobriquet donné aux Roumains) les Hongrois de Transylvanie. Fort heureusement, l’importation en Transylvanie de certaines coutumes tres vivaces en Hongrie subit quelquefois des retards…

…Donc, certains « forts en gueule » venus de Budapest nous traitaient avec une certaine condescendance…

Apres l’occupation russe, puis roumaine, ces « randonnées » cesserent. Ensuite, en 1947, les frontieres furent fermées, mais certains parvinrent a les franchir clandestinement. C’est ainsi qu’un pere et son fils, a peine sorti de l’adolescence et en tout cas n’ayant pas encore atteint l’âge du service militaire, arriverent un jour dans note village. Anciens « croix fléchées », ils avaient « participé aux événements de Budapest ». Aussi, n’oserent-ils jamais quitté la maison ou ils avaient trouvé refuge. Ignorant ce que recouvrait l’euphémisme « participer aux événements de Budapest » en tant que membre du parti des Croix fléchées, les gens de notre village furent renseignés a ce sujet par le fils qui s’en était vanté aupres de ses camarades. Cela suffisait a faire le vide autour d’eux ; une fois de plus, les gens connurent la peur.

Mon grand-pere disposait de deux cachets. Celui de l’Union des artisans ne valait rien, mais celui de l’Union populaire hongroise transformait n’importe quel papier en un officiel : l’administration étant encore bégayante et les documents estampillés par mon grand-pere étaient acceptés meme en Hongrie.

Accompagné de deux amis (ils se déplaçaient toujours a trois, sans doute pour que chacun d’eux puisse, le cas échéant, s’appuyer sur le témoignage des deux autres), mon grand-pere alla voir ces « réfugiés ». « Nous ne vous posons aucune question sur vos actes, leur dirent-ils. S’ils sont inavouables – que Dieu ait pitié de vous ! – les instances compétentes vous jugeront. Quoi qu’il en soit, il vaudrait mieux et pour vous et pour nous que vous ne restiez pas ici. Si vous partez maintenant, et si vous promettez de ne jamais plus revenir, Oncle Martin vous délivrera un document dument établi et pourvu d’un cachet, disant que pendant votre séjour ici, vous avez participé a l’installation de la démocratie… »

Mon grand-pere et ses amis ont surement délivré de tels certificats a de vrais coupables. « L’essentiel, c’est que vous disparaissiez, et que nous n’ayons plus rien a voir avec vous. D’autres vont peut-etre vous juger, mais nous, nous ne voulons plus voir » Tout en exprimant leur état d’esprit, ces phrases étaient de nature a apaiser leur conscience.

Si mes souvenirs sont exacts, il était relativement facile de corriger les dates du séjour qui figuraient dans ces documents.

Au lieu de rentrer a Budapest, pere et fils s’établirent dans un village en Hongrie. (Mon grand-pere est mort il y a quelques années.) Je ne me souviens plus ni de leur nom ni de celui du village ou ils élurent domicile, j’ignore si le fils vit encore (si tel est le cas, il doit etre septuagénaire), je me souviens seulement de la phrase de mon grand-pere, prononcée dans un soupir : « Si seulement cela pouvait finir un jour ! »



Parmi les Juifs des villages situés le long de la riviere Küsmod, seuls quelques natifs de Bözödújfalu sont revenus.

Apres la guerre, ceux-ci commencerent a émigrer.

Chacun, a sa maniere, voulait mettre un point final a ce chapitre.



On ne souffre vraiment que de sa propre douleur.

C’est la un fait, qu’on le veuille ou non. Chacun ressent sa douleur, mais ne peut que compatir a celle d’autrui. Et, a moins de nous mentir a nous-memes, nous devons nous en réjouir! Si, au lieu de compatir a la douleur de ceux qui, acculés au désespoir, sont au bord de la folie, nous ressentirions nous-memes leur peine, nous sombrerions avec eux et ne pourrions leur etre d’aucune aide. Si nous sommes incapables de nous surveiller nous- memes, la nature, qui nous a créés, s’en charge : sa sagesse se manifeste entre autres dans la maniere dont elle nous protege en nous interdisant, en quelque sorte, de supporter l’insupportable, en anesthésiant corps et esprit, en inhibant, puis en retardant la perception de la douleur. Se constituant lentement en science, la psychologie moderne (dont la compétence est encore fort limitée, qui a fait beaucoup de ravages, mais qui pourrait se révéler tres utile dans bien des domaines) s’est attachée a décrire ce phénomene que l’homme connaît bien depuis la nuit des temps. Quelquefois, la compassion précede la sensation : l’homme compatissant suit, anxieux, celui qui vient de subir une grande douleur et se demande si celui-ci va la supporter, une fois qu’il en aura pris conscience.

La nature veille également a bien séparer notre propre douleur de celle d’autrui. « Propre » et « étranger » se melent – quelquefois douloureusement – et il est impossible de se leurrer dans cette affaire. Dans les cercles que forment nos proches, l’une de nos grands-meres voit un étranger en notre pere, et l’autre se comporte en étrangere envers notre mere. Hélas ! il peut aussi arriver que nos propres parents se sentent étrangers l’un a l’autre. Mais a nous, qui nous trouvons au point d’intersection de tous ces cercles, aucun d’eux ne saurait etre étranger et nous ne pouvons considérer comme tel aucun d’entre eux.

Nous parlons du plus petit cercle de l’intimité, celui des liens familiaux. Bien évidemment, nous souhaitons que les etres qui sont les plus proches de nous ne se sentent pas étrangers les uns par rapport aux autres.

Sans parler des autres.

Qui réussit a briser ces carcans que constitue l’aliénation ? Et dans quelle mesure ?

Grave question.

Quoi qu’il en soit, en nous laissant le choix entre l’amour et la férocité criminelle, le Créateur fait en sorte qu’aucun de nous ne puisse vivre une vie digne d’un homme sans avoir vaincu, dans une certaine mesure, cette aliénation.



Sensations et compassion traversent tous les cercles. Entre les deux évolue la conscience morale de ceux qui en sont dotés.



Je reconnais que l’holocauste, cette honte du XXeme siecle et de l’Europe (ah ! Europe, Europe !) m’est tout simplement inconcevable, comme elle l’est sans doute a bien d’autres. J’ignore jusqu’a quand durera sa « perlaboration » pour employer un terme technique de la psychanalyse.

Je sais seulement que meme dans cet état, voisin de la paralysie, ou nous met l’inconcevable, raison et perception continuent, tant bien que mal, a fonctionner et enregistrent meme ce qu’ils ne peuvent concevoir. Et, l’ayant ainsi conservé, l’homme sera-t-il peut-etre un jour capable de le comprendre.

Ce qui m’apparut avec évidence a une certaine étape de ma vie, c’est que – si, dans le monde, chacun peut, avec l’holocauste, entretenir les rapports qu’il veut, – en ce qui me concerne, c’est dans ma chair que je ressens la douleur des Juifs hongrois victimes du génocide. Je dirais meme, en généralisant, que l’ensemble des Hongrois ne peut que partager – certes, a des niveaux et avec une intensité différents – cette douleur.

Tout ce que je peux faire, c’est continuer a vivre, a ressentir, a compatir et a enregistrer. Grandi dans le voisinage de la Jérusalem sicule, je pleure la perte qu’a subie, avec l’holocauste, l’ensemble des Hongrois. Quand ils sont sinceres avec eux-memes, beaucoup de mes compatriotes pensent comme moi.



Vers la fin des années soixante (ou au début des années soixante-dix) Eszter Kovács, mon arriere-grand-mere paternelle et Jolán Török, ma grand-mere maternelle se sont rencontrées chez moi. (Cela ne leur arrivait pas souvent – l’une vivait a Küsmod et l’autre a Etéd.) Profitant (si on peut dire) de cette occasion, les deux vieilles firent le tour de ceux qu’elles avaient connues au cours de leur existence et qui étaient tous morts … Occupé a lire (ou a somnoler) dans la piece voisine, j’entendais quelques bribes de leur conversation. La mort rôdait autour de nous. Pendant plusieurs heures.

Ayant cessé de larmoyer (car nous n’avons pas assez de larmes pour pleurer tous nos morts), Jolán Török dit brusquement :

Que Dieu nous pardonne d’etre encore en vie

Voyons, Jolán ! s’écria Eszter, sans toutefois pouvoir corriger cette phrase blasphématoire.

Aussi effrayante qu’elle leur parut, celle-ci était dictée par leur conscience. Pourtant « elles n’avaient fait de mal a personne ». Mais ce XXeme siecle, qui ne finit pas de finir, a perturbé les meilleures consciences.

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NOTRE VISAGE • 17


DIEU EST UN ET NOUS LE CHERCHONS • 65

L’APPROCHE D’UN PAYSAGE • 83

HOMMES EN DEHORS DE L’HISTOIRE • 117

UN PAYSAGE DANS L’HISTOIRE ou Élégie du jardin des fées • 137

Les paradoxes de la foi • 177

TRAGÉDIES ET COMÉDIES AU CENTRE DU MONDE • 179

LA LUMIERE VIENT DE L’EST • 199

UN MIRACLE PROFANE
et la tolérance des Bibles populaires • 207

ÉSAIE 56
ou
Réjouissance dans la maison des prieres • 219


LES CERCLES AFFECTIFS • 271

DIEUX, HOMMES, ENFANTS • 299

DE FOND EN COMBLE ou "que doit faire le juste"? • 329

MÉTAPHORES, MYTHES ET CALCULS DU XXeme SIECLE • 379

SUPPLIQUE CONTRE LES ARMES • 411

LES LIMITES DE LA VIE PRIVÉE
ou
les jeux de cache-cache de la réalité • 417