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CONSCIENCE MORALE CONTRE L’HISTOIRE

ou :

Comment aller au-devant de Dieu ?



La Transylvanie est considérée comme le pays de la tolérance religieuse. C’est sur cette terre, que fut proclamée en 1568, lors de la Diete de Torda, pour la premiere fois dans le monde, une loi sur la liberté des cultes.

Chacun entend vivre en paix avec sa conscience, c’est la une loi universelle. Les hommes et les communautés établis sur la terre de Transylvanie s’y efforcent depuis des siecles.

A ce propos, et pour illustrer la nature de ces efforts, voici, intégralement reproduit, le titre de l’autobiographie de Tamás Borsos, l’un des « sabbataires » (souvent clandestins) de Transylvanie :



VITA

Vel potius peregrinatus vitae Thomae Borsos de Maros-Székelyvásárhely ; jurati assessorius sedis judiciariae illustrissimi principis Transilvaniae atque continui oratoris eiusdem illustrissimi principis apud fulgidam portam ottomanicam, in memoriam revocata inter gravissimis negotiis et scripta Constantinopoli per ipsumet Thomas Borsos in anno a creatione mundi 5573, in anno Domini Jesu Christi 1614, in anno Mahumetis profetae 1025.


« La vie, ou plutôt les pérégrinations, toute sa vie durant, de Thomas Borsos, de Maros-Szé-kelyvásárhely, assesseur juré de l’illustrissime prince de Transylvanie et ambassadeur permanent du meme prince illustrissime aupres de la Sublime Porte ottomane, évoquées et décrites, dans des circonstances d’une extreme gravité, a Constantinople, en l’an 5573 de la création du monde, en l’an 1614 de notre Seigneur Jésus-Christ, en l’an 1025 du prophete Mahomet.»

Cette breve autobiographie conçue a Marosvásárhely, a l’extrémité Nord du pays des Sicules, a une quarantaine de kilometres de Bözödújfalu, est datée selon les trois calendriers, comme si Borsos avait voulu s’adresser a la fois aux Chrétiens, aux Juifs et aux Musulmans. Ce qui, en principe, n’était pas impossible. Un tel regard sur le monde en cette Transylvanie coincée entre le monde occidental chrétien et l’Empire ottoman et dans cette ville de Marosvásárhely considérée comme la capitale des Sicules – voila de quoi susciter mon admiration. Tamás Borsos, sabbataire judaisant (religion rare et propre a la Transylvanie), esprit épris de liberté (il voudrait l’assurer a lui-meme, a son peuple et a son pays) rend compte, dans ses mémoires, des épreuves rencontrées sur son chemin :

« En 1595, lors de l’assemblée de Fejérvár, qui eut lieu le jour de la Saint- Georges, un décret fut promulgué autorisant la persécution des pauvres sabbataires, laquelle persécution fut aussitôt entreprise a Udvarhely et a Marosszék, par le préfet Benedek Mindszenti. Cependant, Dieu ne lui permit pas de jouir longtemps du spectacle du sang versé, car, au moment meme ou la persécution atteignait son paroxysme, on lui apprit que Sinan pacha, ayant franchi le Danube a Fekete-gyirgyó, s’appretait a envahir la Valachie. Affolé, cet homme misérable dut abandonner en l’état son programme de persécution. » (ouvrage cité, p. 42-43)

L’imminence d’un danger venu de l’extérieur avait fait renoncer aux persécutions. On promit, une fois de plus, la liberté aux Sicules. Mais, a la premiere occasion, cette liberté fut foulée aux pieds et ceux qui avaient cru pouvoir en user furent exterminés.

« Cerné de toutes parts, le peuple sicule dut se soumettre. Beaucoup d’entre eux furent suppliciés, empalés, passés au fil de l’épée, d’autres furent pendus ou écartelés, certains eurent les oreilles et le nez coupés et tous furent privés de liberté» (id. ibid.)

Cependant, sur le ton le plus naturel du monde, l’auteur fait état de la résistance des Sicules : « Ils répliquerent et reconquirent la liberté perdue. »

Ils étaient donc a nouveau rassurés. C’est avec une grande lucidité que Tamás Borsos examine les conditions dans lesquelles il lui a été donné de vivre. Cependant le prince Gábor Báthory, que Borsos qualifie de « gribouille », était incapable de se rendre compte de sa situation : « comment peut-il donc prétendre au titre de prince, s’il n’a pas de pays ? plus il protege l’intégrité de son territoire, plus un prince est riche, mais s’il détruit son pays, sur quel territoire va-t-il régner ? (op. cit. p. 74) Homme lucide, cultivé, d’une largeur de vues impressionnante, Tamás Borsos représentait ce prince « gribouille » également a Constantinople, mais il était également l’ambassadeur de Gábor Bethlen, le plus important des princes de Transylvanie que politiciens et diplomates de l’époque ne comprenaient guere, le jugeant « étrange et énigmatique », alors que cet homme d’Etat remarquable allait apporter la paix et la prospérité en Transylvanie.

En 1623, Gábor Bethlen, cet homme tolérant accorda aux Juifs une « lettre de privilege » les autorisant a s’établir en Transylvanie et a y exercer librement leur culte. Ceux venus d’un pays ou ils avaient du renier leur religion pouvaient l’adopter a nouveau ou choisir une autre confession. La lettre de privilege les autorisait a se vetir comme les Chrétiens, etc. Le préambule indique que le prince partageait la lucidité de Borsos :

« Nous, Gábor Bethlen, par la grâce de Dieu prince du Saint Empire romain et germanique, prince de Transylvanie, souverain d’une partie de la Hongrie, comte des Sicules, prince d’Oppeln, de Ratibor, etc., placé a la tete de notre pays par la volonté de Dieu tout-puissant et par la voix unanime des trois nations constituant la population de Transylvanie, désirons ardemment, les tempetes de la guerre une fois apaisées, faire profiter nos sujets des bienfaits de la paix et – mu par notre souci et par la pitié que nous inspire l’état de notre patrie – nous entendons redresser ce pays dévasté par les guerres et par les invasions étrangeres en établissant sur nos terres diverses populations et en leur accordant certains privileges, afin que, se renforçant de jour en jour, notre pays récupere son ancienne vigueur et, riche des triomphes de la guerre et de la paix, se rapproche de la gloire de l’antique Dacie (ou l’égale) ; donc, afin d’accomplir notre volonté et d’enrichir la Transylvanie par l’immigration de divers peuples, sur la proposition du tres estimé docteur en médecine Abraham Sasa, Juif de Constantinople, nous décrétons que tous les Juifs désireux de s’établir en Transylvanie, avec notre gracieuse permission, bénéficieront dans les conditions suivantes de privileges que tous les habitants de notre pays seront tenus de respecter. » (L’histoire des Juifs en Transylvanie, p. 63)

Quelques extraits de cette lettre de privilege me permettent de donner a mes lecteurs une idée de la façon dont les habitants de cette Transylvanie multinationale et multireligieuse considéraient les Juifs – et vice versa.

5° : « Ils pourront exercer leur religion selon leurs rites, librement, mais sans gener les autres. »

6° : « Les juifs d’Hispanie ou d’autres pays chrétiens, s’ils sont désireux de se réfugier dans notre pays et de s’y convertir a d’autres religions (en bénéficiant de la liberté des cultes dont jouissent nos sujets) peuvent le faire et auront droit a ces memes privileges.

7° : Afin de leur épargner toute vexation ou violence, nous les autorisons a porter les memes vetements que les Chrétiens, sans ajout d’aucun signe dégradant.

Bien que les propos qui vont suivre puissent paraître déplacés, parce que non attestés par l’Histoire, je me plais a imaginer de nombreux Juifs, entre 1940 et 1944, a l’époque ou le port de l’étoile jaune était obligatoire, puisant réconfort dans l’esprit de ce décret dont Gábor Bethlen entendait perpétuer la tradition et qui, depuis a acquis valeur de référence.

Certes, il était difficile, a cette meme époque, d’assumer ouvertement cette tradition. En meme temps, les aléas de l’Histoire n’alterent pas certaines dispositions inspirées par la conscience humaine. La table de multiplication reste valable, meme si a certaines époques certains avaient poussé l’absurdité jusqu’a en contester le bien-fondé.

Certains hommes, certaines communautés (certaines situations historiques, comme on dit quelquefois) peuvent contraindre d’autres hommes et d’autres communautés a des déclarations mensongeres et mal intentionnées. Certains font preuve d’opportunisme ce qui leur donne bien souvent mauvaise conscience. N’empeche qu’il existe des vérités éternelles reconnues par tous les esprits et par toutes les consciences, et que ces vérités sont respectées dans certaines périodes historiques. Il conviendrait donc de s’efforcer de créer des situations historiques porteuses de vérité, dominées par la raison et par la liberté de conscience.

Les situations historiques défavorables passent – les interrogations et affirmations dictées par la raison et la logique restent. Les lois iniques inspirées par la situation historique du moment ne pouvant rien contre la logique, il convient de faire en sorte que l’Histoire soit régie par les commandements et les jugements éternellement valables de la raison, ou, au moins, de chercher a s’approcher de cet idéal. C’est pourquoi la question de savoir si, dans les années 1940, a l’époque du port obligatoire de l’étoile jaune, l’évocation, fut-elle allusive, de la tradition transmise par Gábor Bethlen autorisait ou non l’espoir d’un retour de la raison et du triomphe de la conscience morale – cette question-la ne saurait etre oiseuse, c’est-a-dire « ahistorique », c’est-a-dire non-pertinente du point de vue de l’Histoire ». Selon ma propre expérience, la tradition, meme sous une forme occultée, s’est toujours maintenue en Transylvanie. Sa transmission constitue une sorte de communication des esprits a travers les générations.



Dans les documents qui traitent des relations entre Gábor Bethlen et Tamás Borsos, les passages ayant trait a la conscience humaine me paraissent particulierement éloquents. C’est cette conscience qui a engendré et maintenu, en cette partie du monde, l’idée et la pratique (unique en son genre) de la tolérance religieuse.

Dans une lettre adressée au prince, Borsos estime que celui-ci peut, a bon escient, céder une place forte aux Turcs, si cette cession permet d’éviter l’invasion du pays. Il évoque certaines « difficultés », qui ne concernent pas seulement ce cas concret, mais s’appliquent a toute l’histoire de la Transylvanie, plus exactement aux choix qui, en général, s’offraient aux princes régnant sur ce pays. « Votre Altesse doit affronter trois grandes difficultés, écrit-il, 1. il vous faut craindre la Porte, 2. l’Empereur chrétien, envers qui vous avez des obligations, et 3. ce qui est encore plus, votre propre conscience. » (op. cit. p. 214)

Quant a la conscience, chacun en a une et chacun cherche a concilier la sienne avec celle d’autrui. Selon Borsos, il vaut mieux chercher a se rapprocher des puissances chrétiennes, et ce, pour des raisons propres a la conscience morale, puisque les Chrétiens doivent s’unir. « En ce qui concerne la crainte qu’inspirent les princes chrétiens a votre Altesse, elle est d’autant plus justifiée que nous avons déja supporté le poids de leur domination, plus cruelle que la mort. Cette crainte est encore actuelle. Mais, gracieux Seigneur, tout homme doué de bon sens connaît la différence entre les princes chrétiens et ces gens-la ; le prince chrétien a, par définition, une conscience. » (op. cit. p. 214)

Les Chrétiens peuvent tout nous prendre, poursuit Borsos, mais ils laissent notre conscience intacte (puisque chacun d’eux en a une !) « Ils peuvent nous prendre nos vetements, nos chevaux, nos vaches et nos boeufs, boire notre vin, manger notre blé et nos aliments, mais c’est tout, ils ne peuvent pas aller plus loin » (op. cit. p. 215)

A la différence des Chrétiens, les Turcs nous privent, en plus, de notre foi. « ce qu’il y a de plus grave, c’est ce terrible, cet effrayant esclavage : les Turcs nous prennent notre corps et notre âme et pas seulement nos biens : ils font de nous des Turcs. C’est la seule différence que je vois inter ultionem christianorum Principum et Ottomanorum. » (op. cit. p. 215)

Priver quelqu’un de sa foi, renier sa propre foi sont des actes incompatibles avec la conscience morale. Cependant, Borsos absout ceux qui abandonnent leur foi sous la contrainte. Il affirme haut et fort que le principe de la conservation de la vie l’emporte sur celui de la fidélité a sa religion.

« Dans cette question, notre gracieux Seigneur, c’est une loi supérieure de notre conscience qui dicte nos actes. Mais celui a cause de qui tant d’âmes chrétiennes sont devenues turques, celui-la comment en rendra-t-il compte devant Dieu ? »

Dans une lettre adressée a István Bethlen, Borsos s’exprime avec encore plus de clarté :

« Pourquoi votre Excellence ou le pays favoriseraient-ils certains si cela risque d’entraîner les incendies et le pillage dans toute la Transylvanie ?

Certains vous diront que ce serait agir contre la conscience. Tres bien, mais ou est la conscience ? Dans l’âme. Et l’âme ? Dans le corps. Si, par imprudence, on perd le corps, qui est la maison de l’âme, que deviendra la conscience ? On dira qu’elle ira a Dieu, avec l’âme. C’est une bien belle et sainte chose, pour ceux qui y accedent, mais moi, j’ai vu bien des hommes qui, le jour venu, seraient volontiers revenus en arriere, demandant a Dieu de ne pas les faire périr, de les laisser vivre afin de pouvoir faire pénitence. Mais trop tardif était le gazouillis de ces pauvres âmes. »
(op. cit. p. 229)

Partageant la foi des sabbataires, ces « Juifs dans l’âme », Tamás Borsos, qui date sa biographie selon trois calendriers (chrétien, juif et musulman), estime que la vie étant le bien supreme, sauver celle-ci, c’est sauver sa conscience. Il faut donc mettre sa vie et sa foi a l’abri en se réfugiant la ou l’on vous laissera vivre et ou, peut-etre, on tolérera la foi que vous professez. Cette démonstration, qui s’appliquait concretement aux contemporains de Borsos, implique également ceci : si c’est le monde chrétien qui veut vous priver de votre foi, réfugiez-vous la ou on vous laissera la vie et, avec elle, votre religion, tenue secrete ou ouvertement assumée… Tel était l’état d’esprit des Sicules judaisants lorsqu’ils choisirent de s’exiler en Turquie pour échapper aux persécutions.

Tels étaient aussi les conseils extremement lucides que sa conscience suggéra a Tamás Borsos en cette année 1619. Vivre. Plus exactement vivre et laisser vivre. Vivre et mourir en paix, selon notre conscience. Car la naissance n’est qu’un des pôles de l’existence. Disputes religieuses, révoltes dangereuses attendent le nouveau-né. Mais la mort ne parle que d’une seule voix : devant elle, l’homme, avec ses convictions définitives, ne ment plus. Le rapport a la mort, dans toutes les cultures du monde, est tout aussi important que celui qui nous lie a la vie. Voire : dans l’ombre de la mort, la tolérance et le manque de tolérance se manifestent mieux que pendant le reste de l’existence. Pour moi, la religion est la forme institutionnalisée du vécu de la foi religieuses. Je voudrais que ma foi soit en accord avec mes sentiments. Elle est, comme la conscience, une affaire personnelle, mais je sais aussi que, restée seule, notre personne ne pese pas lourd.

On peut, a la rigueur, vivre seul.

Mais mourir et s’enterrer seul – c’est la une absurdité. C’est pourquoi je juge les religions a l’aune de leur rapport a la mort. A cette mort conçue comme partie intégrante de la vie.



Toute mon enfance, je me suis senti a moitié orphelin dans l’attente de la mort de mon pere : or, il vit toujours (il a 73 ans). Quant au visage de Dieu sur le plafond de ma chambre, il s’est mis a s’effacer de plus en plus : a vrai dire, je ne tenais plus tellement a le voir, meme si je sentais sa présence, il est vrai, tres- tres lointaine. Aussi me suis-je refusé a rendre la pareille aux enfants qui avaient prié pour la mort de mon pere, m’abstenant de les imiter et de prier, a mon tour, pour celle de leurs parents ou de leurs freres et sours. Inclure de tels souhaits dans mes prieres eut été un sacrilege, et j’étais persuadé qu’un tel crime m’aurait attiré les foudres de Dieu. Certes, ceux qui avaient prié pour la mort de mon pere semblaient avoir échappé aux foudres divines, mais sans doute était-ce parce que, loin de souhaiter cette mort, ils n’en voulaient qu’apres ma bicyclette. Dieu n’intervient pas dans nos petites affaires, concluais-je. Son indifférence ne m’affectait pas outre mesure. Tant mieux, me disais-je, Il n’a pas a répondre par de terribles châtiments aux méchancetés des hommes.

Bien des années plus tard, j’exerçais encore ma vengeance contre les « grands » qui avaient prié pour la mort de mon pere. Par ailleurs, chaque fois que j’étais seul dans la rue, je refusais de saluer T. Mihály. C’était la une véritable insulte que le vieil homme relevait sans protester : « un preté pour un rendu », se disait-il sans doute. Un jour, accompagné des regards approbateurs de quelques amis cachés, debout sur un monticule qui s’élevait tout pres de sa maison, je l’aperçus qui transportait du fumier au bout d’une fourche. Sous le regard approbateur de mes amis, qui se cachaient par la, je l’attaquai a coups de cailloux, en visant surtout la tete. Un de mes projectiles le blessa au front qui se mit a saigner. Le vieux me menaça alors de me transpercer avec sa fourche, sans oser crier trop fort, de peur d’etre entendu des voisins – surtout de mes parents, – et fit quelques pas, plutôt indécis, en ma direction. Je l’attendis de pied ferme, résolu a ne m’enfuir qu’au tout dernier moment. Impressionné – comme je l’étais moi-meme – par le sang qui coulait de son front, le vieux s’arreta, se contentant de pester et de pointer sa fourche vers moi. Tout a coup j’entendis crier ma mere : « Ou traînes-tu, vaurien ? » C’est par cette question rituelle que, toutes les demi-heures, elle contrôlait mes faits et gestes. Dévalant mon tas de cailloux, je me disais que ce n’était pas le vieux Mihály que je fuyais : je partais de mon propre gré, ou plutôt sous une contrainte qui n’avait rien a voir avec lui …

Le vieux aurait pu me dénoncer aupres de ma mere – jeter des pierres a un vieillard constituait un véritable forfait, le respect des aînés était sacré. Or, il n’en fit rien. C’est qu’au fond, nous étions quittes : nous avions épuré nos comptes, Dieu n’avait rien a nous reprocher. Je continuai a ne pas saluer le vieux, et, gené par ma propre impolitesse, j’évitai de le rencontrer.

Je me résignai rapidement a l’idée qu’un jour mon pere mourrait. Certes, ce ne fut pas sans douleur : je pleurais souvent le soir. Mais j’avais le vague sentiment que cette mort n’entrait pas dans les attributions de Dieu. Que la décision, laquelle ne me faisait pas peur, n’appartenait qu’a Dieu. La seule question qui me paraissait redoutable concernait l’enterrement. Si mon pere venait a mourir, comment l’envoyer au-devant de Dieu ? L’enterrement « communiste » me faisait horreur : on parlait encore de celui qui avait eu lieu récemment dans le village voisin de Siklód. Désireux de rivaliser avec les obseques ecclésiastiques les plus huppées, les « camarades » avaient fait venir du chef-lieu du canton la chorale de l’ensemble folklorique, l’équivalent d’un corps de ballet. C’est elle qui avait chanté – fort bien, sans doute – dans la maison mortuaire et devant la tombe, les délégués du parti ayant prononcé l’éloge funebre, avec beaucoup d’éloquence, vraisemblablement : absent de la cérémonie, je ne peux pas le savoir. En revanche, j’avais vu le camion transportant le cortege funebre s’arreter, sur le chemin du retour, dans une clairiere ; les chanteurs en descendirent les bouteilles de biere qu’ils avaient apportées de la ville, sortirent la gnôle et les victuailles que la famille du défunt avait tenu a leur offrir, et se mirent a pique-niquer joyeusement au sein de la nature.

L’idée qu’apres l’enterrement de mon pere, les chanteurs, en service commandé, et ne l’ayant jamais vu de son vivant, puissent se livrer a d’aussi joyeuses libations, cette idée-la me faisait froid dans le dos. Je ne souhaitais pas davantage que mon pere, catholique, fut enterré par un pasteur réformé ou unitarien. Or, je savais que malgré mon grand-pere, qui était en bons termes avec l’Église, celle-ci était trop rigide pour accepter de célébrer les funérailles de son fils athée. J’admirais mon grand-pere qui, en derniere extrémité, était pret a réciter le texte sacré prévu pour cette occasion.

Mais je ne voulais pas d’un tel enterrement.

Impossible de garder sa dignité devant Dieu, et peut-etre aussi devant les hommes, dans un tel état d’abandon et de déréliction. Peut-etre, les unitariens ou les réformés sonneraient-ils le glas – un glas qui permettrait a un pere d’envoyer lui-meme son fils a la rencontre de Dieu. Mais cette idée me paraissait extremement douloureuse. Que Dieu m’épargne une épreuve pareille, pensais-je.

Il ne me l’a pas épargnée.

J’eus mon premier enfant a vingt-quatre ans. Je le nommai Pierre, qui était le prénom du grand-pere de mon grand-pere. L’officier d’état-civil délivra en meme temps certificat de naissance et certificat de déces. Pierre n’avait vécu que quatorze heures. Enfant prématuré, né par césarienne ; j’avais transporté sa mere a l’hôpital apres qu’elle eut passé toute une journée a sangloter, son chef hiérarchique, professeur d’économie politique et de socialisme scientifique, l’ayant menacée – je le cite textuellement – de « l’écraser comme une punaise ». Parler d’araignée eut été plus approprié, l’araignée, avec son gros abdomen, ressemble plus qu’une punaise a une femme enceinte. Je crois que ce sont ces longs sanglots qui déclencherent l’accouchement. Peut-etre, je me trompe. Mis en examen quelques mois plus tôt pour avoir pratiqué des avortements (on avait trouvé, dans sa cave, des liasses de billets de banque a moitié pourris), le chirurgien décida l’intervention a la hâte. Je me dis que cet homme étrange, âpre au gain, a fait une erreur. Peut-etre je me trompe. Lorsque je vis l’enfant dans la couveuse, il semblait viable. Or, il mourut quelques heures plus tard. En me rendant aupres de ma femme, je rencontrai le coursier de l’hôpital : un cerveau felé. Il venait de la maternité et portait une cassette en fer qu’il balançait, décontracté, comme une valise. « L’enfant a été transporté a l’hôpital pour l’autopsie », me dit-on a la maternité. Ma femme étant a l’hôpital, il m’incombait d’organiser l’enterrement du petit Péter Szávai que nous n’avions meme pas eu le temps de faire baptiser. Nous n’étions pas préparés a un tel événement ; qui aurait pu imaginer une telle catastrophe ? Avant sa naissance, nous l’avions, dans un premier temps, appelé « Pierrot-trois-cent-grammes », puis, sur la foi d’un ouvrage d’embryonologie, chaque semaine qui passait, nous avions modifié son nom, en faisant évoluer l’indication du poids. Bref, pour nous, notre fils était une réalité définitive.

…Deux de mes amis, deux jeunes célibataires me proposerent leur aide. Je m’étonne toujours de leur habileté et de leur efficacité. L’enfant reposait dans un minuscule cercueil : mes amis m’apprirent qu’il serait inhumé aux côtés d’un « adulte », ce qui nous éviterait d’acheter une concession. « Chaque bébé mort est adopté par un adulte mort. » pensai-je, sans oser formuler ma pensée a voix haute. Apres avoir creusé la tombe sur la concession du « mort adoptif », le gardien sortit le cercueil de la chambre mortuaire. Son geste ne manquait pas d’une certaine solennité. Nous mîmes le cercueil en terre, le gardien entoura la petite tombe de cailloux et je notai dans mon agenda le numéro de la concession. Treize ans plus tard, en 1988, ayant décidé de quitter, illégalement, s’il le fallait, la Roumanie, avec ma fille Eszter, je triai mes documents et je jetai cet agenda, apres avoir noté dans un calepin le numéro de la concession. En cherchant bien, je pourrais le retrouver.

Devant la tombe, je me sentais assez pitoyable. Un gardien de cimetiere et trois jeunes hommes (dont le pere du petit défunt) enterrent, sans cérémonie, un petit paien qui n’a meme pas été baptisé.

Dieu, s’il existe – pourvu qu’il en soit ainsi – ne fit que preter son concours au destin, jouant le rôle d’un observateur.

Se savoir observé – ou plutôt : regardé – est réconfortant. On se sent, en quelque sorte, apaisé par le regard d’autrui. Devant cette tombe, je me sentais misérable et la conscience de ma nullité me faisait honte devant Dieu et devant les hommes.

Notre deuxieme enfant, Eszter, est née, elle aussi, a la suite d’une césarienne. Ma femme ne pouvant plus risquer une troisieme césarienne, Eszter est restée enfant unique. Elle avait onze ans lorsque ma femme est tombée gravement malade. Les médecins de Bucarest lui ont donné cinq mois et m’ont conseillé de la faire soigner a l’étranger. Je réussis a la faire transporter a Budapest dans des conditions dignes d’un roman d’épouvante. Prévoyant sa mort, je me renseignai sur le cout du rapatriement du corps. Wagon plombé, etc., 63.000 forints, me répondit-on. Nous étions en 1987 et cette somme me parut exorbitante. Si j’en avais disposé, j’aurais du la consacrer a un vivant, en l’occurrence a Eszter, notre fille. Ne sachant pas si la Roumanie de Ceausescu me laisserait partir une deuxieme fois, ne serait-ce que pour un enterrement, et, de plus, avec Eszter, qui, cette fois était restée en tant qu’otage, nous nous étions mis d’accord, ma femme et moi, pour faire tout ce qui serait en notre pouvoir pour notre fille. En cas de déces de ma femme, n’ayant pas les moyens de rapatrier le corps, j’aurais demandé a mes amis de l’enterrer quelque part en Hongrie, en province, ou les frais d’obseques sont moins élevés que dans la capitale. Je rentrai donc en Roumanie aupres de ma fille. Si les autorités devaient refuser de nous laisser partir tous les deux pour assister a l’enterrement de ma femme, c’est ma fille que j’aurais « déléguée », avec un membre de la famille de ma femme, moi-meme restant en otage. A cette époque, un ressortissant roumain n’avait le droit de téléphoner a l’étranger qu’une fois tous les trois mois, mais pouvait recevoir sans restriction des appels internationaux. Mes amis résidant en Hongrie me tenaient donc régulierement au courant des événements. Eszter, qui entendait tout, tomba malade, avec, tous les soirs, 39 de fievre : ce qui s’avéra, apres coup, etre d’origine psychosomatique. Enfin, en 1988 , apres de nombreuses péripéties, dignes, une fois de plus, de figurer dans un roman d’épouvante, les autorités roumaines nous permirent a tous les deux de nous rendre a Budapest, au chevet de ma femme. Nous décidâmes alors de ne jamais retourner en Roumanie. Eszter, qui avait la foi, se lia d’amitié avec des jeunes appartenant a une communauté protestante de Budapest, au sein de laquelle elle célébra sa confirmation. Sa mere, par miracle, resta en vie. Treize années se sont écoulées depuis le jour ou les médecins ne lui ont plus donné que cinq mois a vivre. Dans un moment de désespoir, elle me demanda de la faire incinérer et de disperser ses cendres, afin que rien ne subsiste d’elle. Effrayé par cette perspective, je lui répondis avec fermeté : « Nous serons, tous les deux, enterrés normalement, a Kisoroszi peut-etre. Eszter assistera a nos obseques. Il est important qu’elle puisse au moins une fois par an, le jour des défunts, se rendre, avec ses enfants, aupres de la tombe de ses parents, afin que le Seigneur – s’Il existe, et j’espere qu’il en est ainsi, – puisse la contempler avec satisfaction. Il faut que cette fillette, qui a traversé tant d’épreuves, puisse se réconforter a l’idée d’avoir rendu les ultimes honneurs a ses parents. Quant a nous, nous avons le devoir de nous rendre utiles jusqu’au bout, fut-ce par le truchement de nos dépouilles. »

Si le Seigneur nous observe, il sait qu’a l’approche de la mort, nous cherchons tous a L’observer.

En Transylvanie, cette recherche de Son regard observateur revet, depuis des siecles, une facon singuliere.

Un jour, je suis tombé chez un bouquiniste sur un livre qui, édité en 1914 et intitulé : « Allocutions et prieres a propos de la guerre », me fit penser a la biographie, et a ses trois calendriers de Tamás Borsos, ce Transylvain tolérant, citoyen du monde.

1914, date exceptionnelle dans l’histoire de ces rencontres internationales qu’on appelle guerres, marque le début du premier cataclysme mondial. Faisant preuve d’une myopie et d’une stupidité dignes de figurer dans quelque betisier, l’élite politique hongroise y participa avec pompe et fit preuve d’une persévérance suicidaire qui devait aboutir a la perte des deux tiers du territoire de la Hongrie. A l’heure actuelle, plusieurs millions de Hongrois, formant bloc dans les pays auxquels ils ont été rattachés, y constituent des minorités nationales.

J’ai acheté ce recueil d’allocutions et prieres nées a l’ombre de la mort pour étudier l’institution de la religion a un moment ou tout un chacun montre son véritable visage. Il m’a fait une impression lamentable : au service d’objectifs politiques, les textes, écrits dans un style alambiqué, sont d’une ineptie désolante. Seule l’oraison funebre prononcée par un pasteur montre un homme écoutant sa conscience et son bon sens. Il apostrophe Dieu, qui contemple de loin le monde et la guerre :

« Devant Toi, il n’existe point de différence entre les hommes. Devant Toi, il n’y a ni Chrétien, ni paien, car Tu as créé l’ homme et tous les hommes, nés de la poussiere, sont tes enfants. Tu es aussi, mon Pere, le Seigneur de ceux qui ne connaissent pas ton nom sacré, et c’est Toi qui as donné la vie a ceux qui adorent d’autres dieux que Toi. »



Le titre de cette priere, destinée de toute évidence a un auditoire appartenant sans doute a plusieurs confessions, est le suivant : « Oraison funebre pour un soldat bosniaque de confession musulmane, qui, ayant combattu dans nos rangs, fut blessé sur le champ de bataille et mourut dans un hôpital de notre pays. »

Le défunt s’appelait Arnaoutov Hassan. Né a Bosnadoubitsa, il avait servi en tant que soldat de deuxieme classe dans un régiment de Gratz. Le pasteur réformé István Szombati-Szabó dit a son sujet :

« Celui qui dort dans son cercueil d’un sommeil éternel fut créé par Toi. Il fut ton enfant et notre frere, notre prochain. Né dans un autre pays, il ne parlait pas, il ne priait pas et ne chantait pas comme nous. Il T’adorait sous un nom différent, il appelait son Dieu Allah. Mais Tu fus pour lui ce que Tu as toujours été pour nous : notre Dieu miséricordieux, notre Pere céleste. »

L’homme pour qui le pasteur Szombati-Szabó prie ainsi était d’une autre religion. De plus, c’était un étranger.

« La terre sur laquelle il a versé son sang n’était pas la sienne. A lui seulement cette tombe qui renferme sa dépouille mortelle. Tous ceux qui vivent dans cette patrie, – une marâtre, a ses yeux – étaient pour lui des étrangers. »

Et le pasteur, rendant les derniers honneurs a ce Musulman, n’hésite pas a déclarer :

« Quant a nous, nous abandonnons ce brave soldat a son sommeil sépulcral comme nous le faisons avec nos freres de sang. Pere, vois notre cour : dans la douleur, nous sommes tous unis, la souffrance nous rend tous fraternels, dans la tombe, toute vie terrestre se réduit en poussiere et tous les corps deviennent semblables. »

Les morts dorment partout d’un meme sommeil, dit Szombati-Szabó, qui, a l’époque de la premiere guerre mondiale, n’a sans doute pas prévu, meme dans ses pires cauchemars, les horreurs de la seconde.

Cinq ans apres avoir prononcé cette oraison funebre, il devint lui-meme un étranger : la Transylvanie fut rattachée a la Roumanie et cet homme remarquable, excellent poete et traducteur, dut finir sa vie en tant que membre de la minorité hongroise. Désemparés, les deux millions et demi de Hongrois de Transylvanie, c’est-a-dire de Roumanie, qui jusqu’a nos jours forment la minorité la plus nombreuse de toute l’Europe, opposerent d’abord une résistance passive a leurs nouveaux maîtres. Mais bientôt, la jeune génération s’organisa en vue de s’adapter a cette nouvelle situation. Comme beaucoup d’intellectuels de la premiere génération, István Szombati-Szabó accorda sa sympathie et son soutien a ce mouvement. Un jeune poete de Temesvár, nommé József Nelovánkovits lui en fut particulierement reconnaissant. Venu de Croatie, son arriere-grand-pere avait été charron de l’éveché catholique. Dans sa vieillesse, j’ai entendu József Nelovánkovits se glorifier de son nom : « Mon vieux, me dit-il un jour, j’ai fait des recherches, mon nom signifie : fabricant de ceintures de chasteté. Quel beau métier du Moyen Âge ! » Ce vieil homme était un de mes amis intimes, un vrai pere, ou plutôt, vu son âge, un grand-pere pour moi. Il n’avait pas le sens de l’humour, au sens actif du terme, mais appréciait – passivement – les plaisanteries dont il était l’objet et je m’amusais souvent a le mettre en boîte. Il est connu dans l’histoire de la littérature hongroise sous le pseudonyme de József Méliusz. D’abord baptisé catholique, il s’est, sous l’influence d’István Szombati-Szabó et de ses lectures de jeunesse, converti plus tard au protestantisme. Je l’accusai, pour plaisanter, d’avoir agi ainsi en vue de ses futures études de théologie : pour le descendant d’un fabricant de ceintures de chasteté (genre d’artisans qui, accédant a la demande de certains messieurs et dames particulierement émotifs, étaient souvent obligés de les libérer de leur engin), il n’était pas indifférent de choisir entre faire vou de chasteté, comme pretre catholique, ou bien jouir de certaines libertés comme pasteur réformé. Piqué au vif, le « vieux » protesta : apres ses études d’ingénieur, il avait bien suivi des cours de théologie protestante, mais sans jamais devenir pasteur. Ce qui ne l’empecha pas d’écrire lui-meme une priere intitulée « Élégie Yitgadal », ou ce Chrétien récite le kaddish pour les victimes de l’holocauste. A cette époque, il était déja vieux et désespéré. Apres la deuxieme guerre mondiale, la Transylvanie ayant été de nouveau rattachée a la Roumanie, les autorités roumaines avaient, sous de fausses accusations, condamné les dirigeants de l’organisation de la minorité hongroise, dont Méliusz. La Securitate, la police politique roumaine, avait étranglé sa femme a l’aide d’une serviette. Son fils, âgé de 10 ans, exclu de toutes les écoles du pays, éduqué par sa grand-mere, et formé par un instituteur en retraite, réussit néanmoins a passer ses examens et a entrer a l’Université. Au cours de la derniere année de ses études, le trouble s’empara de son esprit, il fut interné dans un hôpital psychiatrique de Marosvásárhely, puis a l’asile de Dicsoszentmárton. On conseilla alors a son pere de ne pas chercher a le voir, car ses visites le bouleversaient : dans sa folie, le jeune Péter Méliusz éprouvait pour son pere une haine inextinguible, le rendant responsable de la mort de sa mere et des souffrances de sa grand-mere, sans parler de son propre sort. Je promis a mon vieil ami de me charger de l’enterrement de son fils, au cas ou celui-ci lui survivrait. Or, le sort fut clément pour cet homme : son fils mourut avant lui. Hospitalisé a la suite d’une intervention chirurgicale, Méliusz ne put assister aux funérailles de son fils. Plus tard, sentant sa fin proche, il me demanda de chercher a persuader sa seconde femme de rester en vie : en effet, ils avaient conclu un pacte selon lequel, si l’un d’eux venait a mourir, l’autre se suiciderait. Je ne réussis pas a « persuader » Anna. Apres avoir mis de l’ordre dans les papiers de son mari, elle prit une forte dose de médicaments et quitta la vie sans bruit. Elle redoutait la mort, mais avait une bien pire opinion de la vie. Juive de Kolozsvár, elle fut, conformément a son souhait, et selon sa propre expression, « déposée a côté de Jóska », sans aucune cérémonie.

Il faut dix personnes pour réciter le kaddish, la priere mortuaire des Juifs. Apres l’enterrement d’Anna Méliusz, je compris a quel point il serait souhaitable qu’il existe au moins dix personnes qui pourraient accompagner dignement un homme a sa derniere demeure.

Devant la tombe, qu’on regarde en avant ou en arriere, mais toujours en direction de la vie, certains ordres émanant de la conscience s’imposent avec évidence. S’il n‘y a pas dix personnes pour réciter le kaddish, le poete chrétien est pret a le faire. Pour enterrer un Musulman, un pasteur réformé fait également l’affaire. En Transylvanie, ce genre de cas de conscience se retrouve tout au long de l’histoire. Venu de l’étranger pour faire ses études a l’Université de Gyulafehérvár, Johann Henri Alsted a certainement suivi la voix de sa conscience en pleurant le grand prince Gábor Bethlen (dont nous n’évoquerons jamais assez la mémoire) non seulement en latin et en grec, mais aussi en hébreu :

« Mon pere, ô mon pere Gabriel, « char et cavalier d’Israël » (Rois II, 2, 12), souverain et héros qui a écarté le danger en déjouant les pieges du Mal, Bethlen, prince élu par Dieu, dont le nom, comme celui de Bétlehem, signifie bonté et miséricorde, la mort est désormais ta demeure mystérieuse. Hélas ! les diademes sont tombés, malheur aux princes. » (L’histoire des Juifs en Transylvanie, p. 73)

Alsted n’était pas juif.

Un autre texte rédigé, cette fois, dans une autre langue, parle également d’un prince de Transylvanie : il s’agit d’István Majláth (1502-1551), livré aux Turcs par le voivode de Moldavie et emprisonné dans les Sept Tours de Constantinople, ou il mourut sans doute au début de 1551.

« En mai 1551, sa veuve adressa une lettre a Roustan Pacha pour lui demander l’autorisation de rapatrier le corps de son mari. Elle confia la lettre a deux émissaires chargés de lui apporter l’impôt au nom de la Transylvanie, un pretre nommé Ferenc et a un Juif nommé Abraham. Craignant, que, pour rendre le corps, le pacha ne demande une somme exorbitante, ceux-ci déciderent de ne pas lui remettre la lettre, mais d’enlever nuitamment le corps, de l’enfermer dans une armoire scellée et de transporter celle-ci sans encombre. » (op. cit. p. 28)



Les documents dont nous disposons ne disent rien du succes ou de l’échec de cette entreprise. Nous ignorons donc si le pretre chrétien et le Juif Abraham réussirent a ramener en Transylvanie la dépouille mortelle d’István Majláth. Si non, le prince avait-il été enterré par les Turcs ? Le pretre chrétien et le Juif Abraham furent-ils autorisés a venir prier sur sa tombe ? Ou bien enterrerent-ils eux-memes le prince en cours de route ? Ou chez lui, avec toute la pompe requise ? Quel rôle la veuve attribua-t-elle aux deux hommes lors de la cérémonie ?… L’Histoire est muette a ce sujet.

Tout ce que nous savons, c’est qu’un pretre chrétien et un Juif tenterent de traverser plusieurs frontieres afin qu’un défunt puisse recevoir les ultimes honneurs.

L’armoire dont s’étaient chargés le pretre chrétien et le Juif pourrait meubler ce coin de notre conscience qu’éclairent tout particulierement, dans notre existence, les moments de vérité. Appartenant a deux confessions différentes, ces deux hommes, occupés a transporter cette armoire, ont risqué leur vie. Étrange trajet que le leur : en route vers l’au-dela, a la recherche d’un moyen de rendre, dans la mesure ou l’époque le leur permettait, les derniers honneurs a un mort…

…Nous avons tous été – ou nous serons tous – amenés a méditer devant le corps d’un de nos proches. Pourvu qu’il existe un Dieu et qu’Il nous évite de rester seul et impuissant en cette occasion. Quoi qu’il en soit, chacun pourra connaître la façon dont nous apparaît en cet instant de vérité et d’égalité le processus que nous appelons vie.

Les morts dorment partout d’un meme sommeil. En prononçant cette belle phrase, le poete et pasteur réformé István Szombati-Szabó, membre de la majorité hongroise de la monarchie austro-hongroise, puis, apres 1918, membre de la minorité hongroise de Roumanie et de Transylvanie, donc, tour a tour, « plus égal » que certains de ses concitoyens et « moins égal » (pour ne pas dire : opprimé), s’est surement trompé. Désireux de réconforter ceux qui s’étaient réunis autour de la dépouille d’un homme doublement étranger (a la fois par sa nationalité et par sa religion), il s’est trompé et il a trompé son auditoire.

Soit dit a sa décharge qu’il avait trouvé une belle formule.

Mais, soixante-dix ans plus tard, sur les rives du lac ou se trouvait autrefois le village de Bözödúj-falu, et en souvenir de ses habitants morts, qui a Auschwitz, qui en Israël, qui en Amérique, cette belle formule se révele inapplicable.

Pres du lac artificiel formé par le ruisseau qui traversait autrefois mon village natal, Küsmod et dont les eaux engloutirent la Jérusalem des Sicules, il nous est impossible de mentir, aussi indifférent que soit le regard que nous adresse le Seigneur.

Juifs, Chrétiens de différentes confessions, Musulmans ou Noirs*, tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont été liés a la Jérusalem des Sicules, peuvent, dans leur imagination, soulever une armoire (mais quels cadavres renfermés dans quelles armoires pourraient, ne serait-ce que symboliquement, accomplir le trajet entre Auschwitz et Bözödújfalu ?) et, en toute bonne conscience, a l’aide de la pensée et du souvenir, rassembler leurs morts.

Cela, je le répete, a l’aide du souvenir.

Cependant, sur la rive de la Jérusalem sicule, ma logique conteste la mémoire, mais aussi la réalité du passé.

En effet, tout ce que la logique autorise peut ou aurait pu advenir. « Jamais, dans l’histoire des religions chrétiennes, un tel événement spirituel et religieux ne s’était encore produit », donc, sur le plan logique, rien n’empeche qu’il ne se reproduise encore. Des germes d’une Jérusalem – sicule ou autre – sont peut-etre quelque part présents dans un cerveau humain. Une fois autorisées par la logique, toutes les combinaisons, toutes les permutations sont possibles.

Mais, pour etre franc, apres Auschwitz, je ne donne pas beaucoup de chance au libre jeu des possibilités logiques. J’estime qu’il est d’autant plus important de fixer dans les mémoires la genese et l’histoire de la Jérusalem sicule.



Je ne suis pas Juif.

Certes, des prédicateurs du XVIeme siecle se plurent a établir un parallele entre le peuple juif et le peuple hongrois. Et, a cette époque, dans cette partie de la terre des Sicules, presque toutes les familles furent, a un moment, – cher a mon coeur – tentées par le judaisme. Consultant la Bible et dirigeant leurs regards vers le ciel, certains hommes redresserent la taille et déclarerent : « Rien ne m’empeche d’etre Juif. Dieu n’a pas tracé de limites biologiques a la foi. La conscience est libre et je peux, si je le veux, etre juif. »

C’est ce que firent a l’époque de nombreux Sicules. J’apprécie leur geste, comme j’admire Gábor Bethlen et tous ceux qui, sur cette terre de Transylvanie, lutterent pour la liberté des cultes et pratiquerent la tolérance religieuse.

Quant a moi, je n’ai pas souhaité et ne souhaite toujours pas etre juif. Pourquoi ? Au fond, je n’ai jamais exercé ma logique sur cette question.



Je pense que tout un chacun s’est déja demandé ce qu’il aurait souhaité etre s’il lui avait été donné de choisir son identité, identité biologique ou autre. Pour ma part, j’étais tres bien dans ma peau sur cette terre des Sicules. Pouvoir, au cours de l’existence, se redresser parfois et, en regardant le ciel, se sentir l’égal de n’importe quel mortel vivant sur cette terre, – voila un excellent viatique. J’en ai largement bénéficié. Il m’a été donné, dans mon enfance, d’avoir le sentiment de la liberté, et, de plus, j’ai reçu cette grâce que l’on nomme « sens de l’humour », et dont les gens de mon pays usent avec une liberté que je n’ai vu nulle part ailleurs : chez nous, on peut tout dire a condition de mettre son grain de sel. Chaque fois qu’on me demandait ou j’aurais voulu naître, je répondais : « je suis content de mon ’choix’, mais, a tout prendre, cela ne m’aurait pas déplu de naître Tcheque et de vivre a Prague entre les deux guerres mondiales. Je ne suis jamais allé a Prague, mais les aventures du brave soldat Chveik constituent ma lecture favorite. Je regrette que Prague ne soit pas sur la terre des Sicules. Par ailleurs, le traducteur russe de mon roman « Promenade sur une musique de gramophone » et certains amis russes m’ont dit : « Géza, tu devrais aller a Odessa. Tu t’y sentirais comme au Paradis. Cette ville est un Etat a part ou le canular est un sport national. C’est une ville pour toi. » J’ai, depuis, bien l’intention de visiter Odessa.



Je n’ai jamais souhaité ou imaginé etre Juif. Etudiant, au cours d’une « boom » s’étant prolongée jusqu’a l’aube, j’ai flirté avec une jeune fille, objet d’une de mes « offensives-éclair » : appelons-la Anikó. Vers l’aube, une autre jeune fille (objet, celle-ci, d’une autre offensive-éclair, dont j’avais gardé un excellent souvenir), me glissa malicieusement a l’oreille : « Tu sais, n’est-ce pas, qu’Anikó est Juive. » Je ne le savais pas et il apparut assez rapidement qu’elle ne l’était pas. Dans la lucidité, l’alcool aidant, de ce petit matin frais, je fus ébranlé a l’idée que mes enfants puissent avoir pour ancetres des victimes – ayant rejoint un ciel indifférent – des camps et des fours crématoires. Comment condamner des enfants a avoir peur toute leur vie ? Comment me condamner moi-meme a m’interroger sans cesse sur ce que j’aurais a faire, si la folie devait, une fois de plus, s’emparer du monde…

Non, Anikó n’était pas juive. Revenue de l’effet de surprise provoqué par mon offensive éclair, elle me demanda de ne pas chercher a la revoir, autrement qu’en secret, parce qu’elle avait un fiancé. Pour moi, la cause était entendue.

Mais, depuis cette nuit-la, je dus admettre que j’évitais inconsciemment les jeunes filles juives. Certes, je n’étais pas fier d’avoir découvert en moi cette lâcheté, cette terreur d’origine historique. Mais le fait était la : je n’aurais pas voulu etre juif et l’idée d’avoir un jour des enfants juifs me tenaillait.

Ma femme n’est pas juive.

Aujourd’hui, je ne serais pas bouleversé, si je devais apprendre qu’elle l’est.

Ou que je le suis.

Etre juif, devenir juif – voila, sans doute, qui n’est pas simple. Mais il est incroyablement simple de faire de vous un juif. On a fait de moi un Juif et je comprends désormais ce que cela signifie.

Le monde ne veut guere savoir ce qu’était la Roumanie des années 80. Les académies et les universités du monde entier accorderent le titre de docteur honoris causa « au fils génial du peuple roumain » et a son épouse non moins géniale le « docteur Elena Ceasescu, ingénieur académicien », j’espere n’avoir pas écorché ces titres officiels dont il n’était pas question de s’écarter dans les journaux. On comparait quelquefois la vie a Bucarest dans les années 80 a celle qu’avaient connu les habitants de Leningrad pendant le siege de leur ville. Mais dans cette derniere, tout un chacun pouvait se sentir héroique défenseur de la cité. Alors qu’a Bucarest, il était tout simplement dangereux d’etre Hongrois. Dans cette capitale qui se trouve en Europe, les membres de la « glorieuse nation roumaine » (pour reprendre le cliché des journaux de ce pays), par ailleurs completement isolés du reste du monde, obligerent les hungarophones a parler roumain dans la rue.

C’est a cette époque-la que ma femme tomba malade. J’étais persuadé que nous ne survivrions pas a tant d’horreurs ou, tout au moins nous n’en sortirions pas indemnes. J’avais surtout peur pour Eszter : aussi la conduisis-je a Etéd, chez mes parents : dans ce village, on avait au moins a manger. A Bucarest, la ration de pain allouée a chaque citoyen, « en tenant compte des résultats des recherches scientifiques effectuées par des chercheurs roumains qui sont parmi les meilleurs du monde », était inférieure a celle distribuée a Auschwitz. Meme Anikó Halász, une de mes collegues, qui avait survécu aux camps, disait n’avoir aucune idée de ce qui allait nous arriver encore. Ceausescu abandonnait la communauté hongroise aux Roumains, qui pouvaient en toute impunité donner libre cours a leur haine. Je sais, par expérience, que, pour certains, ces « faveurs » compensaient largement la pénurie alimentaire…

Un de mes vieux amis nous conseilla de consigner avec précision le déroulement de ces journées, car, disait-il, si nous réussissons a survivre, tout ce que nous aurons vécu pendant cette période nous paraîtra invraisemblable. Et pourtant il y a eu déja tant de miseres de par le monde, tant de souffrances pour ses habitants.

« Des soucis matériels de plus en plus graves. Comment tout cela finira-t-il ? L’idée qu’Eszter manque de tant de choses m’est difficilement supportable. »

« Un kilo de café coute 1.200 leis. Avec mon salaire mensuel, je pourrais en acheter deux kilos et demi, si toutefois j’en trouvais… »


Deux notes sur deux bouts de papier provenant de cette époque-la.

Je n’ai pas osé tenir un journal, ni dater mes commentaires sur mes bouts de papier : en cas de perquisition, ils auraient pu etre utilisés contre moi.

Apres avoir décidé de fuir la Roumanie avec Eszter, je confiai certains de mes manuscrits et de mes notes – choisis un peu au hasard – a un ami qui se chargea de les sortir clandestinement du pays. Les deux notes que je viens de citer faisaient partie du lot. Je le répete, je ne tiens pas a allonger la liste des privations dont souffrait ce monde. Ces miseres, on peut les supporter ou en mourir discretement, la conscience tranquille. Mais rien n’explique le déchaînement d’une haine insensée, sinon l’intense volupté qu’il procure. Cette explication-la me paraît d’une validité éternelle.

Je fis un jour un terrible reve. Mais voyons-en les motifs tels que je les avais notés sur un bout de papier : « J’ai appris aujourd’hui le renvoi de la principale du lycée d’Eszter. Les licenciements se succedent. Un Hongrois ne peut pas occuper un poste de responsabilité. Le premier secrétaire de la région de Hargita a été muté, dit-on, a Krassó-Szörény. Dans quatre ans, Eszter sera en terminale. Que se passera-t-il d’ici la ? Et apres ? »

Et voici donc ce reve tel que je le relatai :



« Il y a une quinzaine de jours, j’ai eu un cauchemar épouvantable. J’y repense souvent (Mes reves étant assez rares, je leur accorde une attention particuliere). Eszter et moi, sommes déportés dans un camp de concentration. Eszter ne comprend pas ce qui nous arrive. Devant la porte du camp, on nous dit que les enfants ne peuvent pas rester avec leurs parents et qu’aucune fille ne doit se trouver parmi les hommes. Je m’accroupis devant Eszter pour lui dire adieu. Dois-je lui expliquer la façon de se suicider ? N’aurais-je pas du mettre fin a nos jours avant notre déportation ? L’ambiance du reve m’est familiere. Fin…

Aujourd’hui, 26 février, nous avons du revetir nos habits du dimanche et assister, en qualité de public, a la réunion du conseil des minorités nationales.

J’aimerais écrire et cultiver mon jardin. De jardin, je n’en ai point. »




Je ne me souviens plus en quelle année j’ai noté ce reve, mais cela n’a guere d’importance, les années de l’âge d’or (c’est ainsi que l’historiographie roumaine appelait le regne de Ceasescu) se ressemblent et se confondent. Désigné par les autorités pour démontrer au monde que le probleme des nationalités était résolu en Roumanie, le « conseil des travailleurs de nationalité hongroise » , convoqué une fois par an ou tous les deux ans, avait pour mission d’approuver certaines déclarations des autorités roumaines, par exemple celle condamnant les publications « antiroumai-nes » des historiens hongrois. D’une façon générale, la simple existence des Hongrois et des Tsiganes était considérée comme « antiroumaine » par Ceausescu et son systeme. (Les Allemands constituaient un cas a part : leur expulsion s’étant révélée etre une bonne affaire pour l’Etat, chacun d’eux fut vendu a prix d’or a la République fédérale allemande.)

J’ai participé a une seule de ces réunions : les journalistes y avaient été convoqués pour servir de public. Vu de pres, Ceausescu faisait l’effet d’un simple d’esprit. Des crampes immobilisant sa mâchoire inférieure, il interrompait de temps a autre son discours. Lorsque la crampe se relâchait, ses deux dentiers se joignaient en produisant un claquement métallique. Au-dessus de sa bouche grande ouverte, ses deux yeux perdus dans le vague contemplaient un espace imaginaire s’étendant au-dela des murs de la salle. Cet homme, si toutefois il méritait ce nom, était capable de tout. Pour l’élite politique roumaine entierement acquise a l’idée du « nettoyage ethnique », Ceausescu était, comme on le disait cyniquement, « un cadeau du destin ». Au nom de la pureté ethnique, il ordonna le transfert de populations entieres, fit détruire des villages, accomplit une série de sales besognes, en attendant d’etre condamné, post mortem, par l’élite politico-diplomatique qui, se targuant éternellement d’etre européenne, ne fit, devant le fait accompli, qu’écarter théâtralement les bras dans un geste d’impuissance, sans jamais chercher a réparer les torts. Cette politique du fait accompli a failli remporter un succes total.

…On a fait de moi un Juif…



Il paraît que les reves ne mentent jamais. N’ayant presque jamais raconté les miens, assez rares, j’y ai trouvé l’occasion d’etre absolument sincere avec moi-meme. C’est sans doute pour cette raison que je n’aime pas rever, car il me répugne de révéler a mes propres yeux ma faiblesse et mon impuissance. Surtout si c’est ma propre fille qui est en cause.



J’ai noté en tout et pour tout cinq ou six de mes reves. Le seul qui me fasse honte est le suivant :

« Des hommes en uniformes noirs – je n’en ai jamais vu dans la réalité, sinon dans certains films. Je suis a Bucarest, sur mon lieu de travail, au neuvieme étage d’un immeuble. En réalité, l’édifice est moins haut, mais, dans le reve, je sais pertinemment que je me trouve sur le palier du neuvieme. Dans le couloir, un groupe d’hommes vient a ma rencontre. A sa tete, un homme en uniforme noir. Il tient Eszter par le bras. Dans l’autre main, il balance une paire de menottes. Derriere lui, deux hommes en uniforme, puis des civils a qui je n’accorde pas la moindre attention, car je découvre parmi eux mon pere dont l’expression dissimule mal son sentiment de culpabilité. Bien que la si-tuation, manifestement, ne soit pas de son gout, il suit docilement ces hommes et approuve leurs agissements par de fréquentes inclinaisons de tete. En m’apercevant, il cherche a me faire comprendre en grimaçant et par des clins d’oil, qu’il vaut mieux laisser faire, que les choses finiront bien par s’arranger. Puis, il recommence a s’incliner avec empressement devant ces hommes.… Eszter porte l’imperméable blanc que nous lui avons acheté l’automne dernier et dont la coupe et le col lui donnent une allure de jeune adulte, avec sa martingale nouée « a la demoiselle » tel que je le lui ai enseigné. Elle est coiffée de son béret rouge et avance a pas rapides pour éviter d’etre traînée par les hommes en uniforme. Je vais au-devant du groupe et prends Eszter dans mes bras : on me permet de descendre l’escalier avec elle en compagnie d’un des hommes. Les autres montent dans l’ascenseur et disparaissent de ma vue. Je pleure avec Eszter et j’en ai honte, je m’efforce d’arreter mes larmes pour pouvoir la consoler. Elle se blottit contre moi pour ne pas etre vue de l’homme en uniforme, qui, par ailleurs, semble animé de bons sentiments : il nous suit tete baissée, balançant les menottes, tel un concierge fatigué portant son trousseau de clés. Nous quittons l’immeuble et nous nous trouvons dans le parc Herastrau, au bord d’un lac. A perte de vue, nous ne voyons personne en dehors de nous trois. « Nous devons y aller », dit l’homme en uniforme et, soulevant sa casquette, il se gratte la tete. « Dites-vous adieu ! » ajoute-t-il en détournant le regard. Je m’accroupis pres d’Eszter, la serre contre moi et lui dis : « Sois sage, suis le monsieur, n’aies pas peur, nous nous reverrons. Tout ira bien. En prison, tu apprendras le métier de maçon… » La-dessus, je me réveille.

La note s’arrete la. J’ajoute qu’a mon réveil, j’ai éprouvé un sentiment de culpabilité bien plus fort qu’apres n’importe lequel de mes actes accomplis.

Toutes mes lectures sur la psychologie des reves, toutes les interprétations n’y ont rien pu : j’avais l’impression d’avoir abandonné Eszter « car il y a toujours quelque chose a faire », et aggravé mon cas en cherchant lâchement des excuses et des justifications a mon acte.

Et moi qui croyais que je ne pourrais jamais – meme pas en reve – abandonner ma fille.



Nous sommes a la merci de nos reves.

Ce qui n’est pas du tout confortable.

Voulant empecher que le désespoir s’empare de ma petite famille, j’ai imposé des limites drastiques a « la liberté de se lamenter ». Et c’est avant tout a moi-meme que j’ai interdit ce luxe. Mais le moyen de réglementer ses reves ? Etablis a Budapest depuis longtemps, tous les trois sains et saufs, je suis hanté par un autre reve : nous quittons la Roumanie clandestinement, en passant par les champs. Je me promene avec Eszter la main dans la main, nous gagnons les bords du Maros sans nous faire remarquer par les garde-frontieres roumains. Je prends Eszter dans mes bras et nous entrons dans la riviere. Je ne suis pas bon nageur, mais on nous a dit qu’a cet endroit, l’eau n’était pas profonde, et que j’aurais pied jusqu’a l’autre rive ou les garde-frontieres hongrois nous aideraient. Vers le milieu du fleuve, l’eau m’arrive jusqu’a la taille, je dois soulever Eszter. Derriere nous, sur la rive, les garde-frontieres menacent de tirer si nous ne nous arretons pas. Pas question de leur obéir : qu’ils tirent, s’ils le veulent, j’accélere le pas, mais l’eau étant de plus en plus profonde, – elle m’arrive jusqu’a la poitrine, puis jusqu’au cou, – je dois maintenir Eszter dans les airs, l’exposant aux balles des garde-frontieres… C’est alors que je me réveille. Parfois en poussant des cris.

Depuis longtemps, Eszter n’est plus la fillette a qui je cherche a faire traverser ce fleuve, et depuis longtemps nous avons rejoint l’autre rive, aussi je m’interroge sur le désespoir qu’exprime mon reve. J’en parle sur le ton de la plaisanterie, comme d’une chose sans importance, car plusieurs années se sont écoulées depuis ce jour ou je me décidai de traverser clandestinement la frontiere avec Eszter, ayant meme choisi, avec un ami, notre point de passage. Je n’eus alors aucun doute concernant le succes de notre entreprise, une de mes nieces ayant déja réussi a passer sans encombre.

Par une sorte de ruse, j’ai recours a un exorcisme : je parle de ce reve en public dans l’espoir qu’une fois raconté, il ne reviendra plus. Eszter a grandi et, dans mon reve, c’est toujours une petite fille que je porte dans mes bras : n’est-ce pas ridicule ? Dans mon récit, je souligne cet aspect risible du reve. Rabaissé au niveau d’une simple anecdote, celui-ci, depuis, revient moins souvent. L’image d’une petite Eszter apeurée, un bras autour de mon cou, demeure cependant. En ce sens, le reve est mensonger. Nous avons élevé Eszter, elle a grandi, elle s’est mariée, a mis deux enfants au monde, et j’ai le sentiment d’avoir accompli ma mission sur cette terre, car, depuis qu’Eszter est au monde, ce qui m’importe le plus c’est d’en faire un etre humain a part entiere.

Je me demande quelquefois si on a fait d’elle une Juive.

Si tel est le cas, je ne peux que lui répéter le principe que j’applique a moi-meme sans désormais aucune crainte : si on a fait de moi un Juif, je dois assumer ma condition, redresser la taille et me sentir égal a tous les hommes.

L’histoire de la Jérusalem sicule est pour moi un reve ou tourbillonnent les événements de plusieurs siecles. A défaut de pouvoir changer la réalité, les reves montrent au moins la vérité. Ils ne mentent pas. Ils reviennent. La logique demeure… Et puisqu’il en est ainsi, il ne me paraît pas impossible de préserver la mémoire de la Jérusalem sicule.

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NOTRE VISAGE • 17


DIEU EST UN ET NOUS LE CHERCHONS • 65

L’APPROCHE D’UN PAYSAGE • 83

HOMMES EN DEHORS DE L’HISTOIRE • 117

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TRAGÉDIES ET COMÉDIES AU CENTRE DU MONDE • 179

LA LUMIERE VIENT DE L’EST • 199

UN MIRACLE PROFANE
et la tolérance des Bibles populaires • 207

ÉSAIE 56
ou
Réjouissance dans la maison des prieres • 219


LES CERCLES AFFECTIFS • 271

DIEUX, HOMMES, ENFANTS • 299

DE FOND EN COMBLE ou "que doit faire le juste"? • 329

MÉTAPHORES, MYTHES ET CALCULS DU XXeme SIECLE • 379

SUPPLIQUE CONTRE LES ARMES • 411

LES LIMITES DE LA VIE PRIVÉE
ou
les jeux de cache-cache de la réalité • 417