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5. édition 2013


En français: 2011


3. édition: 2008


En roumain: 2008


2. édition: 2001


1. édition: 2000


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La Jerusalem Sicule
Essai-roman sur l'identité
Les images de l’intolérence
L’exposition á Francfort

Béla Markó: D'où venons-nous?

Si quelqu'un me demandait d'où suis-je venu, je pourrais répondre de plusieurs manières. Je pourrais dire : de Bucarest, et ceci est vrai, non seulement parce que c'est là où je suis monté dans l'avion, mais parce que j'y travaille jour après jour, pendant la plus grande partie de la semaine. Toutefois, si je comprenais ainsi la question : quelle est ma ville?, je répondrai: Târgu-Mureş, Marosvásárhely, Neumarkt. Et ma réponse serait au moins tout aussi juste que ma première affirmation, puisque ma famille y vit, c'est là où je retourne chaque week-end, c'est de là que je suis parti au Parlement de Bucarest en 1990, pour participer à la lutte politique menée pour les droits des Hongrois. Mais vu de Bruxelles, il serait probablement plus compréhensible si à la question sur ma terre natale je répondrais: Transylvanie. Je viens de là, j'y suis né, et même si je ne suis pas toujours en Transylvanie, je vis pour la Transylvanie. Afin que les ethnies, les cultures, les langues, la coexistence historique des communautés des Hongrois, des Roumains, des Allemands et de toutes les autres puissent continuer d'exister dans des conditions égales et dignes, sans entraves.

Évidemment, une autre réponse correcte serait de dire simplement: je viens de Roumanie. En outre, je pourrais le dire sommairement: je viens d'Europe. Il est vrai que cette Europe n'est pas encore comme certains le désireraient, mais selon moi elle ne doit pas s'uniformiser. C'est pour cette raison que l'indication "je viens d'Europe", ici, en Europe, est également juste.

Je pourrais continuer ce jeu identitaire avec l'appartenance religieuse, la langue maternelle, mais ça ne vaut pas la peine, puisque je pense qu'il est évident, à quel point le problème est compliqué, et à quel point il est difficile d'y répondre. En outre, il n'est pas possible d'entasser l'information - qui sommes-nous? d'où venons-nous? - en un seul mot. À vrai dire, le gros dilemme de l'Europe d'aujourd'hui, en cours de l'unification, est qu'il considère le caractère européen comme le nom commun des différentes identités, où Hongrois, Catalans, Roumains et Flamands ont tous leur place.

Ici, à Bruxelles, il ne convient pas d'expliquer ce qu'est la Transylvanie: une région, qui longtemps dans l'histoire, pendant beaucoup plus qu'un siècle, était un État autonome, mais avant et après, a appartenu à la Hongrie. Depuis la paix de Trianon, après la première guerre mondiale, la Transylvanie fait partie de la Roumanie. Mais à part ces détails historiques, il faut que je dise que l'endroit où les Wallons et les Flamands de nos contrées - essayons de ne pas définir, lequel des deux peuples est le wallon et lequel le flamand, parce que ce n'est pas ca qui compte - bref, les Wallons et les Flamands de la Transylvanie sont toujours mordus par l'idée que la coexistence adéquate/juste passe uniquement par l'autonomie, donc par l'assurance du droit à la vie séparée des communautés. Il ne faut pas aller jusqu'en Transylvanie pour sentir de près la grande contradiction de l'Europe. Il suffit de réfléchir ici, à Bruxelles, au fait que nous sommes dans la capitale de l'Union européenne, en même temps la capitale de la Belgique, scène du débat encore non conclu de deux ethnies. En outre, cette ville doit faire face aux différentes traditions des minorités récemment immigrées, à leurs multiculturalismes et multilinguismes. Ce soir, il faut que je vous parle ici de La Jérusalem Sicule, œuvre dont déjà le titre éveille des signes d'interrogation chez beaucoup de personnes.

Que vient faire le mot Székely/Sicule, nom du groupe ethnique hongrois vivant de nos jours encore en masse à l'est de Transylvanie, et le nom de la ville de Jérusalem, se situant géographiquement totalement ailleurs ? Le roman de Géza Szávai relate justement le fait que des identités considérés comme incompatibles se mêlent en nous tous, et qu'on arrive à développer un avenir commun vivable, si on comprend ceci, on tire les enseignements de l'histoire, et on renonce à l'illusion de l'identité unique, au projet dangereux des régions et des pays forcées dans l'uniformité linguistico-culturelle-ethnique.

Géza Szávai a désigné le genre de son livre comme étant un essai-roman. Bien que j'aimasse compléter cette définition, je dois reconnaître que celle-ci est la plus ponctuelle possible. Ce genre est aussi une autobiographie. La chronique historique de la Transylvanie, la jérémiade d'un village noyé de Bözödújfalu/Bezid, innondé par l'hydrolac de collecte, et surtout un manifeste politique au sujet de la tolérance. Il ne s'agit en aucun cas d'une fiction, mais du roman d'un intellectuel transylvain, de l'histoire relatant le développement de la personnalité de l'auteur qui essaie de comprendre sa propre terre natale, cette contrée magnifique, où pendant son enfance il avait la possibilité de regarder de près le quotidien d'une communauté religieuse particulière. La communauté des Sicules qui, quelque part durant le 17e siècle, ont pris la foi de Moïse, la religion israélite, à laquelle rien ne les liait du point de vue ethnique, mais ils ont gardé, par après, cette religion malgré tout. Certains d'entre eux sont passés par les camps de la mort, d'autres y ont péri, pour qu'enfin, sous la dictature de Ceausescu, voir tout l'établissement liquidé par la construction d'un barrage.

S'il ne pleut pas longtemps, et le niveau de l'eau du lac descend, on voit encore sortir de l'eau une ou deux tours d'église, puisque là-bas, sous l'eau, la coexistence des pierres, des ouvertures de portes et des fenêtres typiques des différentes religions est paisible. Ce sont tous de souvenirs en lente décomposition d'un riche passé plein d'enseignements.

Géza Szávai, avec qui je suis ami depuis l'époque ou nous étions étudiants à Cluj, - lui aussi aurait du mal à expliquer précisément d'où il vient, puisqu'il vit et créé depuis plus de deux décennies à Budapest, mais il travaillait avant à Bucarest, et bien évidemment il est, comme je vous le disais, transylvain et sicule lui aussi.

Le livre cherche à répondre a cette question, d'où venons-nous, mais je dois dire que je le considère comme discours de programme, manifeste politique parce qu'il tente également de répondre à la question: où va-t-on ? Vers quelle Europe nous dirige-t-on? Szávai répond aux questions de manière plus explicite, plus compréhensible que de nombreux politiciens, puisque lui ne veut pas recueillir des votes, mais conquérir des lecteurs, maintenant même en français... Des lecteurs qui, une fois confrontés a l'alternative de la tolérance ou celle de l'intolérance, peut-être bien grâce à ce livre aussi, opéreront le bon choix.

Par ailleurs, cet écrivain sait incroyablement beaucoup sur la Transylvanie, à propos des peuples qui y vivent. Je vous avoue, quoique je n'aie pas eu connaissance de son goût philologique - j'étais surpris par la richesse des faits et des données qu’il relate. Je pourrais aussi dire que Géza Szávai est l'expert d'une science non existante, mais dont on aurait bien besoin, de la science de l'identité. Cet intérêt, même si moins profondément, caractérise tous les intellectuels transylvains, puisque nous sommes confrontés jour après jour à la problématique de la coexistence des cultures et des langues. Dans ce domaine, depuis sa création, La Jérusalem Sicule est le manuel indispensable, dont on peut apprendre beaucoup sur la tolérance indispensable au sein de l'Europe de l'avenir.

La Jérusalem Sicule est un avertissement: on ne peut pas être naïfs, on ne peut pas penser que l'histoire avance toujours dans la bonne direction, que le mal ne peut plus se répéter. En Transylvanie, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, lors de l'Assemblée de Torda/Turda, il y a déjà plusieurs siècles, la liberté de la religion avait été énoncée, et d'antan, les Saxons et les Sicules de Transylvanie avaient une forme d'autonomie administrative particulière. Comparé à ceci, de nos jours, pendant les deux décennies d'après la chute de la dictature, alors que nous avons réussi à récupérer d'importants droits d'enseignement et d'utilisation de la langue, nous sommes dans un certain sens toujours dans une pire position qu'avant, au temps des autonomies qui fonctionnaient. C'est la grande moralité du livre de Szávai: les changements historiques ne signifient pas toujours le progrès. C'est la raison pour laquelle les nouvelles solutions naissent justement de la réanimation des anciennes. Je rajoute que Géza Szávai n'est pas primordialement politicien, mais un excellent écrivain - les anciens modèles d'anatomies en Transylvanie pourraient être fonctionnels - voici donc la solution. Dommage que la multiculturalité transylvaine, tout d'abord à cause de la diminution drastique du nombre des Saxons, se réduit sur une coexistence bipolaire, roumano-hongroise, bien que continuent de vivre en Transylvanie des minorités peu nombreuses, et pourtant importantes. Au contraire, le pourcentage de la communauté hongroise, qui en Transylvanie est d'environ 22%, est déterminant. Géza Szávai a écrit finalement le livre des mentalités, des attractions et des repoussés, de la compréhension et de la haine, de la tolérance et de l'intolérance, et non pas l'histoire des programmes politiques. Dans son approche littéraire il y a toujours l'élément que chacun doit connaître en Europe, que « les bons comptes font les bons amis ». En d'autres mots, il ne suffit pas de parler de changement de mentalité dans l'Europe d'aujourd'hui, mais il faut créer de bonnes règles, de bonnes normes, de bons modèles, qui permettent la coexistence durable des identités.

Géza Szávai écrit par exemple quelque part dans son livre:
« L’Union européenne elle-même pourrait s’inspirer de l’histoire de la Transylvanie où le principe de l’autonomie et de la cohabitation d’ethnies et de religions différentes a longtemps été respecté. »

L'auteur de l'essai-roman sait très bien qu'il y a besoin d'une nouvelle structure, d'une» nouvelle construction.

«Nous espérons, par exemple, qu’une Europe conforme aux exigences de la raison verra la libération d’une des ‘ nations ‘ européennes les plus peuplées, celle des minorités. À la suite des traités de paix inspirés par les divers dogmatismes, source de tant de conflits au XXème siècle, dans cette Europe mal découpée et mal ficelée, l’ensemble des minorités ethniques constitue une population aussi nombreuse que celle des ‘ grandes ‘ nations. Dans une Europe conforme à la raison et au bon sens, ‘ l’identité minoritaire ‘ n’aurait plus rien d’humiliant et retrouverait toute sa dignité. »

Celle-ci est une citation importante: elle nous signale que l'écrivain Géza Szávai a des choses tout aussi importantes à communiquer dans le domaine de la vie publique que dans celui de la politique. Cependant, ne vous laissez pas tromper par la citation: ce livre est avant tout un essai-roman puissant, qu'il faut juste ouvrir, parce qu'après il ne se laisse pas déposer. Et comme toute clé, il sert de guide dans les affaires de la vie; cette fois-ci il répond aux questions: d'où venons-nous? Qui sommes-nous? Et où allons-nous? Nous, des gens aux origines, langues, cultures, religions différentes, c'est-à-dire: Européens.

à Bruxelles
2011-10-18


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